Jours de gloire Jours de gloire

Le site consacré aux jeux d'histoire et aux publications de Frédéric Bey

Notes de lecture

Courtrai, 11 juillet 1302, de Xavier Hélary


Le « Courtrai, 11 juillet 1302 », de Xavier Hélary dépeint avec force et détails la célèbre bataille des « éperons d'or ». Point d'importance, le livre démysthifie quelque peu la victoire de milices flamandes, ensuite largement exploitée par divers courants de propagande. Tout d'abord, l'armée française qui a livré bataille ce jour là n'était qu'un avant-garde, de taille relativement modeste, de l'ost royal.

Par ailleurs, isolée au milieu des victoires de la chevalerie française à Furnes (1297), à Mons-en-Pévèle (1304), à Cassel (1328) et enfin et surtout Roosebeke (1382), le succès des Flamands à Courtrai devrait être mis en avant du fait de son carcatère exceptionnel, au sens premier du terme. Comme l'explique l'auteur, « vers 1300, le noble français reste le parangon de la chevalerie ». Un autre aspect transgressif de cette bataille a marqué les esprits : les Flamands ne font pas de quartiers pour rançonner les chevaliers, comme l'usage le voulait alors et les chefs français sont massacrés sur le champ de bataille. La mort de Robert II d'Artois à Courtrai, neveu de Saint Louis a un énorme écho sur son temps, comme ce fut déjà le cas pour celle de son père à la bataille de Mansourah (1250).

L'analyse précise des circonstances de la bataille nous éclaire aussi sur les causes de l'échec des troupes de Robert d'Artois. Les milices flamandes armées de leur traditionnel goedendags, soutenues par un petit millier de nobles et de gens d'armes sont parvenus à vaincre des chevaliers français qui ont trop vite perdu leur élan et qui ont été incapables de se reformer « en bataille », sur un terrain trop coupé pour cela. Précis et factuel, l'ouvrage parvient ainsi à clarifier le déroulement des combats de Courtrai. Malgré un manque certain de cartes, il réussit également, à partir de sources souvent contradictoires, à en expliquer de manière très convaincante leur issue dramatique. Le livre se conclu par une analyse de la « mémoire » de la bataille au travers des siècles.

F.B.

Xavier Hélary, Courtrai, 11 juillet 1302, Tallandier (L'histoire en batailles), 208 pages


La double mort du roi Louis XIII, de Florence Hildesheimer


Déjà biographe émérite de Richelieu,  Françoise Hildesheimer s'appuie sur son exceptionnel connaissance de la période pour s'intéresser plus spécifiquement ici à la courte période qui va de la mort de Richelieu à celle de Louis XIII. Son objectif est clairement défini : « Contrairement à une légende tenace, Richelieu s'est révélé non pas le maître du roi, mais sa créature dévouée, toujours menacée de disgrâce. C'est bien Louis qui décidait de la politique inspirée et mise en ouvre par le principal ministre (…). Comment faire disparaître l'omniprésent Richelieu pour accéder au roi, son maître ? (…) Et la solution était simple : s'immerger dans les six mois qui séparent la mort du cardinal, le 4 décembre 1642, de celle du roi, le 14 mai 1643. Six mois qui constitue un quasi-vide historiographique » (page 11).

Le livre fait une grande place au rapport des hommes du XVIIe siècle avec la mort et ses conséquences : « En matière de santé et de vie, les hommes du XVIIe siècle disposaient d'aucune assurance et vivaient dans une quotidienne et inéluctable familiarité avec la mort ; dès lors, ils misaient assurément davantage sur la Providence que sur la médecine. N'oublions pas que le roi et ses contemporains, s'ils sont désormais des personnages de papier reconstitués par les historiens, furent des être de chair, mais aussi de foi, puisque faute de recours médical efficace, tout était finalement dans la main de Dieu » (page 79).

L'enjeu de la période c'est le dernier combat du roi Louis XIII pour organiser la régence après sa mort qu'il devine de plus en plus proche : « Ce qui est exceptionnel en ce mois d'avril 1643, c'est la volonté du roi de fixer de manière intangible la composition du ce Conseil de régence et de soumettre toute décision importante à l'aval de la majorité de ses membres. En apparence, c'est un recul de l'absolutisme, le retour à une tradition de gouvernement collectif qui met fin à la domination d'un seul. Mais en réalité, ce système collégial verrouillé est une initiative révolutionnaire, puisqu'il consacre la soumission des princes aux ministres, aux professionnels de la politique ; autrement dit, il oblige le sang à s'incliner devant la compétence » (page 174).

Comme le titre d'un chapitre l'explique, l'autre préoccupation de Louis XIII est de bien mourir pour vivre éternellement : « Affranchi des intrigues, le roi de gloire peut désormais céder la place au simple chrétien ; l'homme Louis peut enfin jeter le masque que sa naissance lui a imposé et, au soir de sa vie, révéler sa vérité. Il n'a plus qu'un rôle à jouer, le meilleur et le plus authentique : se réconcilier avec les hommes et se préparer à comparaître devant Dieu. (…) On sait qu'un roi à le privilège de mourir deux fois, comme roi d'abord, puis comme individu ; et, même dans cette seconde mort de particulier, il lui faut échapper à l'aune commune ; comme simple chrétien, il se doit encore d'être extra-ordinaire » (page 195-196).

Dans ses derniers jours, le roi parvient à rallier la reine à ses vues et à préparer la régence sous la forme de l’union entre Anne d'Autriche et  Mazarin, scellée autour de la personne du petit roi  (le fils de la première et le filleul du second). On découvre dans cette dernière œuvre politique la grandeur trop souvent oubliée de Louis XIII : « Etre roi de France, qui peut aujourd’hui comprendre ce qui fit le drame et la grandeur d’une homme simple et pieux transmué en roi par la grâce de Dieu ? Qui aujourd’hui pourrait percevoir, même un instant, le poids de cet infini surmoi ? Et pourtant il y a là une clé de lecture et la personnalité du roi et de la période : l’emprise religieuse et cléricale constitue assurément une des leçons que nous pouvons tirer du règne du très chrétien Louis XIII. On a vu Mazarin et le père Dinet présider aux derniers instants de celui qui se voulait fils exemplaire de l’Eglise catholique. Quant à Richelieu, aurait-il tenu le pouvoir, aurait-il exercé le même ascendant sur Louis XIII, s’il n’avait été prélat ? » (page 294).

Le semestre en question dans le livre s'est finalement déroulé sans aucune violence grave et a été consacré au problème crucial de la régence et à la transmission sans incident de la couronne à son héritier légitime et à la politique visant à affirmer son pouvoir. L'auteur peut conclure que « le plan de Louis XIII a réussi, mais avec son fils, la perspective est renversée : tout à trac, Louis XIV met l’Etat au service de sa gloire personnelle, là où son père, assisté de Richelieu se disait « obligé » de son état » (page 302). Un très beau livre, au texte aussi précis dans ses explications et leur documentation (voir les très riches annexes) que touchant de par sa proximité avec le sujet, notamment le quotidien de la longue agonie du roi.

F.B.

Florence Hildesheimer, La double mort du roi Louis XIII, Flammarion Champs Histoire (2011), 422 pages


L'assassinat de Charles le Bon comte de Flandre, 2 mars 1127, de Laurent Geller


Puisant ses informations dans les travaux d'un contemporain des événements, Galbert de Bruges, l'auteur utilise à merveille cette source très précise d'informations pour organiser son récit des faits - avant, pendant et après l'assassinat de Charles le Bon - qui nous sont rapportés de manière introspective. Le travail de Laurent Feller s'appuie sur les compilations de notes de première main de Galbert, avant que ce dernier ne réarrange le récit, dans le cadre d'une œuvre partisane ou hagiographique, en l'honneur du comte assassiné. Elles sont ainsi d'autant plus objectives.

L’auteur plante tout d'abord le décor, en décrivant le comté de Flandre, au début du XIIe siècle, puis en en dressant le portrait de Charles le Bon. Il dissèque ensuite les motivations et l’accomplissement d’un complot, conduit par la famille Erembald qui fait partie de l’entourage immédiat du comte. L'assassinat a lieu le 2 mars 1127, dans l’église Saint Donatien de Bruges. Il constitue une absolue transgression des règles féodales et provoque évidemment des réactions de toutes parts, depuis la bourgeoisie et la noblesse locale, jusqu'au roi de France Louis VI, qui est le suzerain du comte de Flandre. La disparition de Charles le Bon suscite également les appétits et une lutte plus ou moins ouverte entre les candidats à la succession. Les opérations de vengeance qui suivent l'assassinat sont particulièrement intéressantes à suivre, d'autant que l'auteur nous permet de suivre destin et les stratégies de chacun des conspirateurs pour survivre socialement - et survivre tout court - à l'accomplissement du complot.

Les conséquences de ce crime et du son règlement dynastique ultérieur par Louis VI témoignent finalement d’une « transformation profonde du rapport existant, à l’intérieur de la société flamande, entre les villes et le pouvoir princier. Un équilibre est réalisé qui permet le développement des autonomies urbaines et l’exercice du pouvoir politique par l’aristocratie féodale ». On voit bien ici l’importance de l’événement, exploré avec un grand talent par Laurent Feller.

F.B.

Laurent Feller, L'assassinat de Charles le Bon comte de Flandre, 2 mars 1127, Perrin (2012), 322 pages


La Russie contre Napoléon, la bataille pour l'Europe (1807-1814), de Dominic Lieven


Le livre de l'historien anglais d'origine russe Dominic Lieven répond à un double objectif. L'auteur nous propose en effet une analyse thématique de haut vol du rôle éminent joué par la Russie comme « grande puissance » dans sa lutte contre Napoléon, mais il en profite pour nous offrir également un récit chronologique, épique et enlevé, des événements militaires et diplomatiques des années 1807 à 1814, c'est-à-dire de l'alliance franco-russe à Tilsit à la chute de l'Empire français, en s'attardant bien entendu plus longuement sur la dramatique campagne de Russie de 1812.

Partant du constat que les sources russes ont systématiquement été sous exploitées par les historiens aux profits des sources françaises, prussiennes ou autrichiennes, l'auteur se propose de nous en faire profiter. Tout au long de son ouvrage, Dominic Lieven s'attache à démontrer que « la politique russe de ces années-là fut intelligemment conçue et appliquée d'une manière cohérente, très loin en fait de la mythologie tolstoïenne » (page 40). Les magnifiques pages de son chef d'œuvre « Guerre et paix » tendent en effet à démontrer que ce sont la neige et la chance qui ont vaincu Napoléon. Pour Lieven, au contraire, la stratégie russe n'a pas été dictée par le hasard des circonstances ou les contraintes du climat. Elle a également été décisive sur le sort de l'Europe : « Le rôle de la Russie reste peu étudié dans la compréhension de l'ère napoléonienne par le monde occidental contemporain. L'objet du présent ouvrage est de combler cette lacune. Une compréhension réaliste et structurée de la politique et de la puissance russe peut également modifier la vision globale de la période napoléonienne » (page 42).

Dans une première partie l'auteur analyse la politique de la Russie jusqu'à Tilsit, en expliquant le pourquoi et le comment de son entrée en guerre contre la France, malgré une forte animosité envers l'Angleterre. Sur le Traité de Tilsit en lui-même, Lieven met l'accent sur le fait qu'Alexandre a sauvé la Prusse d'un démentellement pur et simple, au prix d'énormes concessions faîtes à Napoléon. Le tsar ne tirera les bénéfices de ce choix qu'en 1813. Vient donc le temps de l'alliance avec la France (1807-1812). L'auteur cite Roumiantsev qui se félicite du Blocus Continental organisé par Napoléon : « Il vaudrait mieux interrompre complètement le commerce international pendant 10 ans plutôt que de l'abandonner définitivement au contrôle de l'Angleterre » (page 89). La Russie malgré sa défiance vis à vis de l'Empire français a également peur de subir le sort de l'Inde, dominion commercial du Royaume-Uni. C'est évidemment la question de la Pologne qui complique profondément l'équation diplomatique entre Alexandre et Napoléon. Les préparatifs de guerre contre la France, dès que celle-ci redevient inévitable sont abordées en détail, notamment au travers des réformes efficaces des ministres de la guerre successifs du tsar : Araktcheïev et Barclay de Tolly.

Le cœur de l'ouvrage est constitué par la grande fresque militaire qui débute avec la campagne de Russie et s'achève par l'entrée du tsar et de ses alliés à Paris. Lieven, tout en prenant un point de vue russe (il parle de retraite lors de l'offensive française vers Moscou puis de contre-offensive lors de la fameuse retraire de Russie de la Grande Armée) se révèle toujours lucide et impartial envers les autres puissances : « les plus grands rivaux de Napoléon, la Russie et la Grande-Bretagne n'étaient pas des démocraties éprises de paix, mais des empires expansionnistes et prédateurs. Un grand nombre de critiques visant la politique de Napoléon pourraient s'appliquer à l'expansion de la Grande-Bretagne en Inde pendant cette période (…) Un projet impérial soutenu par une idéologie totalitaire et universaliste aurait eu quelque chances de réussir en Europe pendant un certain temps. Mais Napoléon n'était pas un dirigeant totalitaire, et son empire ne s'inspirait pas d'une idéologie. Au contraire, il avait mis la Révolution française sous le boisseau et fait de son mieux pour bannir l'idéologie de la vie politique française (…) En 1812 son empire dépendait encore beaucoup de son charisme personnel » (pages 113 et 114). Au fil de son récit des événements militaires, Lieven dresse également une série de portraits hauts en couleur de nombreux protagonistes. Il vante par exemple la valeur inestimable des chefs d'état-major au service de la Russie : von Toll et Ermolov. Les qualités de l'armée d'Alexandre son aussi bien mises en évidence : le rôle décisif de sa cavalerie légère lors de la campagne de 1812, le fait qu'en 1813 les Russes sont les seuls en Europe à disposer d'une infanterie forte de nombreux vétérans aguerris, ou enfin le caractère admirable de l’artillerie russe en 1814. L'auteur s'oppose ainsi à nouveau à la vision de Tolstoï qui arrête son roman à Vilna et passe sous silence les exploits russes de 1813-1814. Son récit des épisodes de cette longue guerre de deux ans est puissant et évocateur car il en intègre les dimensions, tactiques, opératives, stratégiques mais aussi psychologiques, pour conclure « qu’une des raisons majeures de la défaite de Napoléon par la Russie est que ses responsables furent plus perspicaces que lui » (page 489).

Reprenant les propos de Sir Charles Stewart, Dominic Lieven, affirme que « ce serait une injustice de ne pas reconnaître en Alexandre l’homme qui avait conduit les alliés à la victoire et qui par conséquent, méritait largement d’être qualifié de libérateur de l’Europe » (page 349). L’auteur parvient, au terme d’un ouvrage magistrale, à nous convaincre de trouver exemplaire « l’histoire d’une armée russe traversant toute l’Europe en 1812-1813 et accueillie dans la plupart de pays du continent comme une armée de libération » (page 491).

Le livre contient en annexe l’ordre de bataille détaillé de l’armée russe en 1812 et celui des armées coalisées en 1813.

F.B.

Dominic Lieven, La Russie contre Napoléon, la bataille pour l'Europe (1807-1814), Editions des Syrte (2012), 612 pages


A la recherche du temps sacré, Jacques de Voragine et la Légende dorée, de Jacques Le Goff


Jacques Le Goff, avec son essai intitulé « A la recherche du temps sacré » effectue le précieux travail d’expliquer aux lecteurs du XXIe siècle la richesse et l’importance de l’œuvre de Jacques de Voragine. Ce dernier, frère dominicain puis archevêque de sa bonne ville de Gênes, a marqué de son empreinte le XIIIe siècle. Son chef d'œuvre, « La Légende dorée », a en effet été, après la Bible, le livre le plus lu du moyen âge et celui qui a donné lieu au plus grand nombre de copies manuscrites. Le Goff démontre aux contemporains d'une époque que l’on qualifie souvent de « désenchantée » comment Jacques de Voragine, en son temps, a influé sur l’organisation et la sacralisation du temps - et plus prosaïquement du calendrier- dans une Europe occidentale ou fleurissait alors un Christianisme à son apogée. Le Goff analyse et explique, de manière toujours très intelligible, combien « La légende dorée » dépasse en cela la simple collection d'hagiographies édifiantes pour constituer une œuvre majeure de la civilisation occidentale.

La sacralisation du temps que développe Jacques de Voragine s'appuie sur une distinction entre le temporal, temps liturgique, et le sanctoral, le temps des saints, en écho au dialogue que Voragine établit entre le temps des hommes et le temps divin. Le Goff parvient à nous faire découvrir avec précision le soin et la cohérence du travail de Jacques de Voragine. Son œuvre aboutit à la définition d'un temps de l’égarement (d’Adam à Moïse - dans l'Eglise, de la Septuagésime à Pâques), d'un temps de la rénovation (de Moïse à la Nativité - Avent et Noël liturgiques), d'un temps de la réconciliation (vie terrestre du Christ - de Pâques à la Pentecôte dans l'Eglise) et enfin le temps de la pérégrination (le temps actuel au cours duquel nous sommes en errance et en lutte - de l'Octave de Pentecôte et l’Avent dans l'année liturgique).

En parallèle, Le Goff étudie les plus marquantes des 153 vies de saints rédigées par Jacques de Voragine pour illustrer son propos et pour démonter les talents d'écrivain d'un auteur qui sait ménager ses effets grâce à un style particulièrement flamboyant et lumineux. Une nouvelle preuve s'il en était besoin que le Moyen Âge n'as pas été l'âge sombre que l'on fait trop souvent de lui. A lire absolument, tout comme l'excellente édition intégrale de « La Légende dorée » dans la collection La Pléiade.

F.B.

Jacques Le Goff, A la recherche du temps sacré : Jacques de Voragine et la Légende dorée, Perrin (2011), 280 pages
Jacques de Voragine, La Légende dorée, Gallimard La Pléiade (2004), 1550 pages


Alexandre Ier, de Marie-Pierre Rey


La biographie d'Alexandre Ier signée Marie-Pierre Rey est une ouvre salutaire, car elle permet enfin de faire connaître en France le personnage complexe du Tsar russe qui fut l'adversaire de Napoléon. A St Hélène, l'Empereur dira d'ailleurs de lui : « Pour l'empereur de Russie, c'est un homme infiniment supérieur à tout cela : il a de l'esprit, de la grâce, de l'instruction ; est facilement séduisant ; mais on doit s'en méfier ; il est sans franchise ; c'est un vrai Grec du Bas-Empire (...) Peut-être aussi me mystifiait-il ; car il est fin, faux, adroit : il peut aller loin. Si je meurs ici, ce sera mon véritable héritier en Europe ».

C'est bien entendu avec les épreuves, au premier rang desquelles celle de 1812 que la grandeur di personnage se révèle. Marie-Pierre Rey développe sa thèse d'un tsar transformé par les épreuves terribles de cette guerre. Le jeune idéaliste, à tendances libérales et pacifistes, élève du jacobin La Harpe, se transforme radicalement : « Après l'incendie de la ville sacrée (ndlr: Moscou), sa conscience de plus en plus aiguë que la fin du monde est possible le rapproche de l'Apocalypse, texte qu'il admire, ainsi qu'il le confie à Golytsine : "Là mon cher frère, il n'y a que plaies et bosses". Dès lors, c'est dans les livres de piété et dans la Bible, devenue son ouvrage préféré, qu'il médite Il prie et se recueille, y puisant la sérénité et la paix que la situation politique lui refuse. A la fin de l'année 1812, alors que Napoléon a quitté le territoire russe, c'est un Alexandre Ier profondément transformé qui surgit des cendres et des décombres laissés par la Grande Armée. Et c'est animé de cette foi sincère, mais encore floue, qu'il va conduire ses armées jusqu'à Paris, avec le dessein de faire du continent européen un lieu de paix et de fraternité. » (page 329).

On verra d'ailleurs ensuite très bien que dès que la Coalition flanchera ou doutera (après Bautzen, après Dresde, après Montmirail) que c'est Alexandre qui trouvera les ressources et la volonté de ne jamais se détourner de sa "quête" et d'arriver jusqu'à Paris. Marie-Pierre Rey met également en avant son désaccord avec l'historiographie russe (soviétique) sur Alexandre : « Là encore, le principe d'équilibre est essentiel dans la pensée d'Alexandre. Ce point - sur lequel l'on reviendra plus loin - revêt une très grande importance et va à l'encontre d'une historiographie soviétique qui voit dans la campagne de 1813-1814 menée par Alexandre l'expression de sa prétendue volonté de rétablir une monarchie conservatrice en France. En réalité, cette interprétation plaque sur 1813-1814 un regard anachronique, soutenu par l'évolution qui caractérisera la diplomatie russe après 1818, mais elle ne saurait rendre compte des objectifs poursuivis par le tsar en 1813-1814 : à cette date, ce qui lui importe avant tout, c'est de mettre en place en France un régime politique qui réponde aux vœux des Français, qui rende compte de leur histoire et de leur mémoire collective et qui, par sa stabilité et sa modération, garantisse la paix à l'Europe » (page 344). L'auteur insiste aussi beaucoup sur le rôle favorable d'Alexandre face à la France, face aux appétits des Coalisés et surtout des Prussiens lors des négociations de 1814 et encore plus en 1815.

Sinon, ont peut citer deux bons mots d'Alexandre, mentionnés dans le livre, qui éclairent aussi sa personnalité : « Aux royalistes français qui lui proposent de débaptiser le pont d'Austerlitz, il répond élégamment qu'il « suffit que l'on sache que l'empereur Alexandre y a passé avec ses armées. Visitant le palais des Tuileries, il s'arrête au salon de la paix et demande avec humour à ses guides à quoi cette pièce servait à Buonaparte ».

L'ouvrage s'achève sur les tentatives plus ou moins secrètes d'Alexandre de réunir les églises d'Orient et d'Occident et sur sa possible « fausse mort » (abdication déguisé puis vie en ermite par la suite). L'auteur ne prend pas vraiment partie mais expose avec une grande clarté tous les éléments à charges et à décharge rassemblés jusqu'alors. C'est là une histoire très étrange et assez fascinante qui conclue un livre particulièrement bien écrit.

F.B.

Marie-Pierre Rey, Alexandre Ier, Flammarion (2009), 592 pages


Philippe II, roi de Macédoine, de Ian Worthington


L'ouvrage de Ian Worthington peut tout d'abord être considéré comme un événement tant la publication en français (traduit de l’anglais) d’une biographie entièrement consacrée au père d’Alexandre le Grand est rare. Worthington, spécialiste de la Macédoine, nous offre ici le résultat de ses travaux sur Philippe II, dont il met en lumière les talents hors norme de diplomate, de réformateur militaire et de créateur d’empire.

C’est en unifiant politiquement Haute et Basse Macédoine autour de sa personne et en dotant son royaume d’une armée équipée de la très longue sarisse en bois de cornouiller, que le roi parvient à arracher à Athènes l’hégémonie sur le monde Grec et poser les bases de la conquête de l’Asie. La guerre d’Amphipolis, celle de Thrace, les différentes Guerres Sacrées et la bataille de Chéronée bénéficient chacune d’un chapitre très complet.

Le livre analyse en détails toutes les étapes de la vie de Philippe II, né en 382 av. J.-C. et devenu roi en 359, jusqu’à son assassinat en 336, pour démontrer l’importance décisive de l’héritage qu’il lègue à son fils Alexandre. Illustré de 24 photos et de plusieurs schémas, le livre de Worthington constitue une nouvelle référence sur son sujet. Les annexes consacrées à l'origine ethnique du peuple macédonien ou aux dernières découvertes archéologiques (tombes royales de Vergina) constituent par ailleurs un complément passionnant au corps de l'ouvrage.

F.B.

Ian Worthington, Philippe II, roi de Macédoine, Economica (2011), 320 pages


L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni


Le livre d’Alexis Jenni, lauréat du prix Goncourt, se présente à la fois comme un récit initiatique et comme une méditation sur la France : en échange de cours de peinture, le jeune narrateur du roman pose ses mots sur l’histoire de Victorien Salagnon, soldat de toutes les guerres menées par la France, de 1942 à 1962. Salagnon n’a justement sauvé son âme qu’en peignant tout ce qu’il voyait, de la Résistance aux guerres de la décolonisation : ses dessins lui ont offert le recul qui lui a épargné la colère qui hantera pour toujours son compagnon d’arme Mariani. Mais peindre ne suffit pas. Il faut des mots pour dire les choses, car aujourd’hui comme hier, « on meurt d'engorgement, on meurt d'obstruction, on meurt d'un silence vacarmineux tout habité de gargouillements et de fureurs rentrés. Ce sang trop épais ne bouge plus. La France est précisément cette façon de mourir » (page 198).

C’est bien des mots, de la langue et du traitement romanesque de l'histoire qu’il est question dans « L’art français de la guerre ». Comme l’explique le narrateur, la guerre est surtout affaire de mots : « César par le verbe créait la fiction d'une Gaule, qu'il définissait et conquérait d'une même phrase, du même geste. César mentait comme mentent les historiens, décrivant par choix la réalité qui leur semble la meilleure. Et ainsi le roman, le héros qui ment fondent la réalité bien mieux que les actes, le gros mensonge offre un fondement aux actes, constitue tout à la fois les fondations cachées et le toit protecteur des actions. Actes et paroles ensemble découpent le monde et lui donnent sa forme. Le héros militaire se doit d'être un romancier, un gros menteur, un inventeur de verbe. » (page 59).

Partant de ce constat, et presque naturellement, l’histoire de la « guerre de vingt ans », vécue et dessinée par Salagnon, prend alors toute sa puissance dans les mots avec lesquels le narrateur parvient à la traduire. Le livre d'Alexis Jenni s'inscrit alors comme une parabole de « L’Odyssée ». Ce livre est présent en arrière fond des réflexions du narrateur tout autant qu'il accompagne Salagnon et ses compagnons d'armes. L'Odyssée est par exemple le seul livre lu par l'oncle de Salagnon, son mentor dans la vie militaire, au point qu’il passera sa vie, comme les anciens grecs, à l’apprendre par cœur. La comparaison entre le voyage d'Ulysse est les aventures de Salagnon est ouvertement assumée : « Ulysse est allé au pays des morts pour demander à Tirésias le devin comment ça finira. Il offre un sacrifice aux morts et Tirésias vient, avide de boire. "Allons ! Écarte-toi de la fosse ! Détourne toi de ton glaive : que je boive le sang et te dise le vrai !". Ensuite, il lui explique comment cela finira  : dix ans de guerre, dix ans d'aventures violentes pour rentrer, où ses compagnons mourront sans gloire un par un, et un massacre pour finir. Vingt ans d'un carnage auquel seul Ulysse seul survivra » (page 526). Contre point intéressant Salagnon, de son côté, se plonge un moment dans « L’Iliade ».

Si l’histoire du soldat, du lieutenant puis du capitaine Salagon, dont la réputation établie est celle d'un homme qui, quelques soient les circonstances, survit et ne « meurt jamais », prend les accents de celle d’Ulysse, il lui faut comme à la France un Homère. De Gaulle, que le narrateur - tout à son mal être initial et perdu dans une France dans laquelle il ne sait plus qui il est - se plait à qualifier du nom finalement admiratif du « Romancier » est évidemment celui-là : « Je pense à la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu'il pense à la France ? Sinon les grands hommes, et seulement dans leurs mémoires. Qui sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu'il pense à la France ? Moi j'ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu'à ce que j'atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en mélangeant les personnes, en mélangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l'était comme les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu'il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d'être fiers de nous. Et nous vivons dans les ruines de ce qu'il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu'il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l'image claire de la réalité alors qu'il ne s'agissait que d'une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire » (pages 160-161).

La suite, les caractéristiques de « l'art français de la guerre », ses conséquences sur la France d’hier et d’aujourd’hui, le narrateur va les comprendre en écoutant Salagnon lui raconter sa vie. Il remonte ainsi les fils complexes de l’histoire, de l’état guerrier et de son absurdité et de ce qu'il désigne comme la « pourriture coloniale » qui est venue dénaturer les combats et la langue de la France. Les interrogations sont multiples, mais c’est leur filiation historique qu’analyse le mieux le livre d’Alexis Jenni : « Le corps social est malade. Alité, il grelotte. Il ne veut plus rien entendre. Il garde le lit, rideaux tirés. Il ne veut plus rien savoir de sa totalité. Je sais bien qu'une métaphore organique se la société est une métaphore fasciste ; mais les problèmes que nous avons peuvent se décrire d'une manière fasciste. Nous avons des problèmes d'ordre de sang, de sol, des problèmes de violence, des problèmes de puissance et d'usage de la force. Ces mots-là viennent à l'esprit, quel que soit leur sens » (page 169) ; ou encore « Je parle encore de la France en marchant dans la rue. Cette activité serait risible si la France n'était justement une façon de parler. La France est l'usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l'on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu'un a chié dedans. Nous n'osons plus ouvrir la bouche de peur d'avaler un de ces étrons de verbe. Nous nous taisons. Nous ne vivons plus. La langue est pur mouvement, comme le sang. Quand la langue s'immobilise, comme le sang, elle coagule. Elle devient petits caillots noirs qui se coincent dans la gorge. Etouffent. On se tait, on ne vit plus. On rêve d'utiliser d'anglais, qui ne nous concerne pas » (page 197-198).

Sur le fond, la Résistance et la fin de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle Salagnon fait ses premières armes, ont permis à la France de retrouver la « force » et de nouveau pouvoir en faire usage. Et puis il y a le Tonkin : « On avait jeté sur l'Indochine une étrange armée, qui avait pour seule mission de se débrouiller. Une armée disparate commandé par des aristocrates d'antan et des résistants égarés, une armée faite de débris de plusieurs nations d'Europe, faite de jeunes gens romantique et bien instruits, d'un ramassis de zéros, de crétins, et de salauds, avec beaucoup de types normaux qui se retrouvaient dans une situation si anormales qu'ils devenaient alors ce qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de devenir. Et tous posaient pour la photo, autour de la machine, et souriaient au photographe. Ils étaient l'armée hétéroclite, l'armée de Darius, l'armée de l'Empire » (pages 453-454). Le regard porté sur la réalité de l’empire colonial français n’est pas celui de la repentance ou de la nostalgie. Une fois encore les mots du narrateur sont là pour permettre de poser clairement les enjeux, annonciateurs de ceux qui surgiront dans l’Algérie, qui se rêve totalement française : « Les empires ont du bon, colonel, il vous foute la paix, et vous pouvez toujours en être. Vous pouvez être sujet de l'empire à peu de conditions : juste accepter de l'être. Et vous garderez vos origines, même les plus contradictoires, sans qu'elles vous martyrisent. L'empire permet de respirer en paix, d'être semblable et différent en même temps, sans que cela soit un drame. Par contre, être citoyen d'une nation, cela se mérite, par naissance, par la nature de son être, par une analyse pointilleuse des origines. C'est le mauvais aspect de la nation : on en est, ou on en n'est pas, et le soupçon court toujours » (pages 228-229). Son regard sur les ennemis que l'ont a combattu, de l’Allemagne nazie au Viêt Minh est-lui aussi clair et net : « Ils m'effraient ces types, parce qu'ils préfèrent montrer du rouge vif plutôt que de sauver leur peau en se cachant. Ils n'étaient plus que la hampe qui tient le drapeau, et ils sont morts. C'est ça, l'horreur des systèmes, le fascisme, le communisme : la disparition de l'homme. Ils n'ont que ça à la bouche : l'homme, mais ils s'en foutent de l'homme. Ils vénèrent l'homme mort » (page 288).

Si en Indochine, l’Odyssée de Salagnon et de ses compagnons continue – « Voilà écoute encore… "Et, deux jours et deux nuits, nous restons étendus, accablés de fatigue et rongés de chagrin." Homère parle de nous, bien plus que les actualités filmées. Au cinéma ils me font rire, ces petits films pompeux : ils ne montrent rien ; ce que raconte le vieux Grec est bien plus proche de l'Indochine que je parcours depuis des mois » (pages 294-295), les choses vont forcément prendre une autre tournure en Algérie. Là se construit la frontière silencieuse entre « eux » et « nous », sans autre forme de procès : « La pourriture coloniale nous rongeait. Nous nous sommes tous comporté de façon inhumaine car la situation était impossible. (…) Et pourtant nous avons retrouvé la force dont nous avions manqué ; mais nous l'avons appliqué ensuite à des causes confuses, et finalement ignobles. Nous avions la force, nous l'avons perdue, nous ne savons pas exactement où. Le pays nous en garde rancune, cette guerre de vingt ans n'a fait que des perdants, qui s'invectivent à voix basse d'un ton fielleux. Nous ne savons plus qui nous sommes » (page 601). Il faut de Gaulle, une nouvelle fois, pour mettre les mots qu’il faut sur ces dévoiements : « On peut gloser sur de Gaulle, on peut débattre de ses talents d'écrivain, s'étonner de ses capacités de mentir-vrai quand il travestit ce qui gêne et passe sous silence ce qui dérange ; on peut sourire quand il compose avec l'Histoire au nom des valeurs les plus hautes, au nom de valeurs romanesques, au nom de la construction des ses personnages, lui-même en premier lieu, on peut ; mais il écrit. Son invention permettait de vivre. Nous pouvions être fiers d'être de ses personnages, il nous a composés dans ce but, être fiers d'avoir vécu ce qu'il a dit, même si nous soupçonnions qu'au-delà des pages qu'il nous assignait existait un autre monde. Il faut réécrire maintenant, il faut agrandir le passé » (page 604-605). Grâce au travail nécessaire et salvateur de transmission, effectuée entre Salagnon et le narrateur, ce dernier devient progressivement capable d'une grande lucidité sur le monde qui est le sien, ce qui lui permet par exemple de faire le tri entre les vertus paradoxales des mots du « Romancier » et les mensonges scénarisés du film « La Bataille d'Alger », de Gillo Pontecorvo. Il fait d'ailleurs une critique acerbe et à contre courant de ce « film officiel des accords d'Evian », en racontant les impressions qui sont les siennes après l'avoir vu : « Nous vîmes cette légende de gauche ce film interdit longtemps, scénarisé par le chef de la zone autonome d'Alger, qui jouait son propre rôle. Je le vis et je fus étonné que l'on ait cru devoir l'interdire (…).J'ai bien compris ce film. Personne n'est mauvais, il est juste un sens à l'Histoire auquel on ne s'oppose pas. Je ne comprenais pas que l'on ait cru devoir l'interdire. Ce fut tellement plus sordide (…) Pontecorvo était à Alger en 1965, cinéaste officiel du coup d'Etat. Il était un sale type, les cinéphiles le savaient. (…) Les gens quittaient la salle d'un air pénétré, ils avaient le sentiment d'avoir vu un film interdit, qui disait le vrai puisqu'on avait tenté de le cacher. Personne sans doute dans cette salle ne voyait le mensonge sur l'écran, car personne sans doute ne connaissait les chars » (page 586 et suivantes).

Au bout de 600 pages du livre d'Alexis Jenni, on finit par bien comprendre comment tant d'hommes se sont perdus dans la pratique de l'art de la guerre, devenu leur seul quotidien. On comprend les motivations d'hommes aussi différents que Salagnon ou Mariani, unis pour toujours simplement parce qu'ils sont revenus vivant de cette odyssée, on comprend aussi pourquoi autant d'entre eux se sont portés volontaires, avec une bravoure déraisonnable, pour aller jusqu'à la dernière minute mourir à Dien Bien Phu : « Il ne nous restait plus grand chose après des années de guerre, que ça : dans ce pays-là nous avions perdu toutes les qualités humaines, il ne nous restait plus rien de l’intelligence et de la compassion, il nous restait que la furia francese, poussée à bout » (page 627). La volonté d'en finir, de sauver son honneur. On comprend également, in fine, le développement suggéré sur les récentes émeutes de banlieue comme héritage de cette fameuse guerre de vingt ans. Avec un regard discret mais aiguisé sur la question de la religion - « L'Eglise mange mal, s'exclama Montebellet, mais elle a toujours eu du bon vin. - C'est pour cela qu'on lui pardonne, à cette vénérable institution. Elle a beaucoup péché, beaucoup failli, mais sait donner l'ivresse » (page 298) – Jenni nous offre un texte lucide, particulièrement bien écrit et habilement composé sur l'état de la France : « Personne ne s'occupe de personne, Salagnon. La France disparaît parce qu'elle est devenue une collection de problèmes personnels. Nous crevons de ne pas être ensemble. Voilà ce qu'il nous faudrait : être fier d'être ensemble » (page 106). Si l'identité ne peut pas et ne dois pas s'écrire, « L'art français de la guerre » nous démontre que l'histoire, elle, doit impérativement l'être, avec ambition et ouverture, comme un roman qui redéfinira les contours de notre avenir : vérité romanesque, aux accents girardiens, éloge de la transmission et de la narration, avec des mots et une langue qui finalement nous définissent mieux que tout autre chose.

F.B.

Alexis Jenni, L’art français de la guerre, Gallimard (1989), 633 pages


Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Révolution, de Bronislaw Baczko


Le livre de Bronislaw Baczko - « Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Révolution » - publié pour la première fois en 1989, s'ouvre sur une interrogation : « Comment la Révolution de l'An II a-t-elle pu s'engager dans la Terreur et s'effondrer en une seule journée (le 9 Thermidor) au cours de laquelle deux coups de feu seulement de feu furent tirés ? ». L'ouvrage s'attache à décrypter les mythes qui ont précédé, accompagné et provoqué ce soubresaut majeur de la Révolution. Le dossier sur la Terreur n'est jamais traité « à charge », l'auteur prenant à chaque fois le recul nécessaire pour expliquer ce que cache chaque mot ou chaque événement. Le livre de Baczko est réellement passionnant, dans son analyse des mécanismes (il s'agit bien de cela) qui président aux constructions puis aux retournements idéologiques de l'An II. Il n'est pas question de ne parler que des « dossiers noirs de la Révolution » mais de comprendre les enjeux idéologiques et de leurs conséquences. Le travail de Baczko est en cela fascinant, car toute les manipulations de l'opinion sont décortiquées et expliquées.

Le premier chapitre est consacré à la rumeur lancée contre Robespierre à la veille du 9 Thermidor : l'Incorruptible aurait voulu devenir roi et épouser la fille de Louis XVI. Rumeur totalement inventée, personne n'en doute, mais rumeur néanmoins très écoutée au cours de ces heures décisives. La calomnie politique est aussi ancienne que l'est la politique précise d'ailleurs l'auteur, en rappelant par exemple La Grande Peur : « La Terreur se nourrit de cet imaginaire et le produit à son tour ; elle fabrique des complots qui font confondre tous les ennemis dans la figure globale du « suspect » et s'alimente de la peur et du soupçon qu'elle secrète. L'imagination sociale façonnée par la Terreur est surexcitée et désaxée, mais elle est aussi, pour les mêmes raisons, marquée par une sorte de fatigue et d'inertie. Tout, voire n'importe quoi, n'est-il pas devenu acceptable pour elle ? » (page 45).

Baczko évoque ensuite les lignes de front de la Fin de l'An II et expose pourquoi la Terreur, comme politique devenue monstrueuse, est remise en cause et rejetée : « La Terreur menace et punit les gens pour ce qu'ils sont et non pas pour ce qu'ils ont fait ; du coup, en introduisant le concept de « classes suspectes », elle substitue l'arbitraire à la justice » (page 80). Ce thème est prolongé au chapitre suivant, intitulé « L'horreur à l'ordre du jour », dans lequel l'auteur analyse le retournement qui se produit, après Thermidor, sur la perception de la Terreur comme mode de gouvernement. L'élément décisif est celui du procès Carrier, le représentant en mission de la Convention à Nantes. Alors que quelques centaines de prisonniers (ceux qu'il n'avaient pas fait exécuter) sont libérés des prisons parisiennes où ils avaient finit par atterrir, Carrier va lui marcher droit à la guillotine : « Les récits sur la perversité de Carrier, dans l'imaginaire collectif, ont pour fonction précise de camper son image de monstre. Carrier cristallise en soi les « grandes mesures » et la Terreur au quotidien » (page 227). Tout le monde a entendu parler de ses « noyades », de ses « mariages républicains » voire de ses « orgies », dont l'auteur démontre qu'ils ont sans doute été aussi réels sous la Terreur qu'exagérés ensuite par la réaction thermidorienne. De son côté, Carrier organise sa défense sur le thème des « circonstances exceptionnelles », justifiant les moyens par leur fin et présentant la Terreur comme une simple conséquence de la menace contre-révolutionnaire (notamment la guerre de Vendée) : « La République doit donc assumer la responsabilité de ses actes et leurs conséquences. En persécutant ceux qui ont exécuté ses ordres, la Convention se fait un procès à elle-même » (page 237). Il ne coupera pourtant pas à l'échafaud (où il mourra même avec une certaine noblesse), car « Le monopole de la parole, détenu par les Jacobins pendant la Terreur, est définitivement brisé. (...) La parole jacobine ne représente plus l'instance idéologique, comme c'était le cas pendant la Terreur. Elle prétend toujours être légitimée par le peuple, mais cette prétention creuse est tournée en dérision » (page 244).

Ce retournement de l'opinion est ensuite amplifié par la montée en puissance des « muscadins », cette « jeunesse dorée » qui s'engouffre dans le vide laissée par l'effacement des Jacobins et de Sans-Culottes des rues de Paris. Ils règnent sur les cafés, donnent du bâton... Ils seraient 2000 à 3000 dans Paris. Le chapitre suivant porte sur « Le peuple vandale » : « Car la révolution, héritière des Lumières, n'avais pas seulement conduit à la « tyrannie » , elle avait également engendré une monstruosité qui contredisait à la fois ses origines et ses objectifs et qu'elle voulait à jamais bannir : le vandalisme » (page 254).

Enfin, le chapitre sur le « Moment thermidorien » décortique comment la Révolution a été menée à son terme, notamment par le débat sur la Constitution a adopter : « La question glissait de « comment en finir avec la Terreur ? » à « comment terminer la Révolution ? ». Les thermidoriens auraient donc à la fois à formuler leurs réponses à toutes ces préoccupations à la fois en terme de réaction à la terreur et en termes de promesses d'avenir. Il faudrait inventer une nouvelle utopie répondant au nouveau départ de la République, renouant avec ses origines et ses principes fondateurs, ses attentes et ses promesses compromises par la terreur. Penser ensemble la réaction et l'utopie, c'est également le défi que doit relever l'historien qui entend comprendre comment se clôt la période thermidorienne et sur quelles perspectives elle s'ouvre » (page 306). Alors que le « peuple » lance ses dernières forces dans les journées de Germinal et de Prairial, au cri de « Du pain et la Constitution démocratique de 1793 » et assassine le député Féraud au sein même de la Convention, cette dernière emporte facilement la partie et fait condamner les derniers Montagnards : « L’action désordonnée, brutale et inefficace de la foule a mis en évidence la fragilité du phénomène sans-culotte ainsi que son caractère conjoncturel. Celui-ci se voit de plus en plus réduit à l’ancien personnel politique de la Terreur, traqué partout essayant d’échapper aux massacres et à la « revanche légale », tout aussi impitoyable que systématique. L’échec de la révolte parachève le 9 thermidor ; c’est une victoire, sans aucune équivoque possible, de la Convention sur la rue, du « système représentatif » sur les pratique de la démocratie directe, réduite à « l’anarchie » d’une foule violente. Germinal et prairial présentent en quelque sorte l’envers des “journées révolutionnaires”. Elles annoncent le déclin, voire la fin, de l’imagerie héroïque et militante de l’an II, celle du “peuple debout” prête à reprendre sa souveraineté » (page 326).

Il en découle ensuite, après que la réaction royaliste de Vendémiaire ait également été conjurée, la promulgation d'une Constitution d'inspiration censitaire : « L’établissement d’un régime censitaire culturel donnait indirectement et furtivement raison à ceux qui affirmaient que la République était venue trop tôt, avant que les Lumières eussent éclairé toute la population et non seulement les élites. Le bouleversement politique aurait devancé le progrès civilisateur. (...) Les Lumières étaient à l’origine de la Révolution, c’est aux Lumières qu’il revient de la terminer » (page 346-347). Son adoption achève définitivement l'épisode révolutionnaire.

Baczko conclue sur le mythe de « l'éternelle jeunesse révolutionnaire » : « Le moment thermidorien, c’est l’éclatement d’une évidence : la Révolution est fatiguée, la Révolution est vieillie. (...) Les révolutions vieillissent assez vite. Elles vieillissent mal, par leur obstination symbolique à toujours vouloir marquer un nouveau départ de l’Histoire, être une rupture radicale dans le temps, demeurer une œuvre en ses perpétuels commencements, incarner la jeunesse d’un monde qui durerait toujours. La Révolution chante les lendemains, mais voudrait ne jamais quitter l’aujourd’hui inaugural de sa venue au monde (...) La Révolution, même prise dans ses mythes, n’est pas un conte. Et Thermidor est ce miroir sans magie qui renvoie à chaque révolution naissante la seule image qu’elle ne voudrait pas voir : celle de l’usure et de la décrépitude qui tue les rêves » (page 353).

La Révolution n'a pas été tuée, étranglée, glacée alors quelle était encore « toute jeune », elle a simplement vieillie. Brillant... Limpide.

F.B.

Bronislaw Baczko, Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Révolution, Gallimard (1989), 353 pages


Et Rome devint une République… 509 av. J.-C, de Thierry Piel et Bernard Mineo


Les auteurs nous plongent, avec leur livre de 120 pages bien illustrées, dans les mystères de la Rome archaïque. Ils nous rapportent tout d'abord les faits tels que la tradition les a transmis jusqu'à nous : le 7e et dernier roi de Rome, le tyrannique Tarquin le Superbe, est chassé du trône par un cousin. Ce dernier l'a berné en se faisant passé jusqu'alors pour un idiot (Brutus) et a ensuite établit la République, dont il devient un des deux premiers consuls.

Dans une seconde partie Thierry Piel et Bernard Mineo évoquent les ressorts idéologiques et mythologiques utilisés par la littérature antique, notamment par Tite Live, dans l'élaboration du mythe qui entoure les événements de l'année 509 av. J.-C. : « Ce que nous appelons « histoire » dans l'Antiquité ne l'est pas au sens qu'a pris cette science humaine aujourd'hui. Ecrire l'histoire c'est avant tout écrire « des histoires » qui se doivent de joindre l'utile - surtout- à l'agréable. Or l'année 509 av. J.-C., on l'aura compris, n'est pas une année comme les autres. Pour les Romains, elle était un moment fondateur ou plutôt refondateur de l'histoire de Rome, celui de la respublica libera, garante de la grandeur à venir de l'Urbs » (page100).

Enfin, et c'est la partie la plus intéressante de l'ouvrage, les auteurs nous livrent la reconstruction historique la plus plausible des faits : « On aura compris que la révolution de 509 av. J.-C. ne peut être comprise qu’au travers des turbulences politico-militaires que connaissent Rome et le Latium à partir de la fin du VIe siècle av. J.-C. Au risque de forcer le trait, nous pourrions estimer que la République est née accidentellement à la suite de l’intervention de Porsenna. Celle-ci fut à l’origine d’une guerre opposant Rome à une coalition de Latins, au sein desquels émerge la figure de Tusculan Octavius Mamilius, soutenu par Aristodème de Cumes, lors de la bataille d’Aricie qui vit la défaite de Porsenna. Ce qui suit, à savoir l’affrontement quasi surnaturel du lac Régille, n’est là que pour forger le mythe d’une Rome actrice unique de son destin, celui d’une république libre incarnant le nomem latinum » (page 85). On y décèle l'importance des interventions armées de véritables « condottieres », lors des batailles du bois sacré d'Arsia et du Lac Régille, dans un contexte troublé qui voit le bouleversement des structures traditionnelles : « La révolution de 509 av. J.-C. fut sans doute la conséquence de ces crises chroniques que connaissaient alors les cités étrusco-latines. Porsenna, transfuge étrusque, originaire de la région de Clusium, en fut le principal acteur, mais sa présence à Rome ne fut pas suffisamment durable pour qu'il intègre pleinement l'histoire romaine, contrairement à Mastarna métamorphosé en Servius Tullius. Les conséquences de l'intervention armée du « condottiere » clusinien furent doubles. dans un premier temps, les Tarquins, qui dominaient la vie politique romaine depuis un siècle, furent chassés définitivement. dans un second temps, un bref conflit opposa partisans de Porsenna et partisans latins des Tarquins, les lignes de partage passant quelquefois à l'intérieur même des cités. C'est dans ce contexte troublé que le rex romain disparut et que le Sénat posa les bases d'un nouvel ordre institutionnel, qui mettra cependant un siècle et demi à se stabiliser » (page 102).

Le texte de Thierry Piel et de Bernard Mineo est précis et parvient à démêler les fils d'un monde dont finalement nous n'avions qu'une idée très parcellaire.

F.B.

Thierry Piel et Bernard Mineo, Et Rome devint une République… 509 av. J.-C., Lemme Edit (2011), 120 pages


Les campagnes du Second Empire, ouvrage collectif, Bernard Giovanangeli Editeur


L'histoire militaire du Second Empire est trop souvent réduite au seul désastre, malheureusement bien réel, de l'été 1870. Pour autant, et ce magnifique ouvrage collectif édité par Bernard Giovanangeli Editeur s'en fait l'écho, l'armée française du Second Empire a fait bien plus pour la France. Le livre s'attache bien entendu aux grandes campagnes très connues : guerre de Crimée, guerre d'Italie, guerre du Mexique et guerre de 1870. De façon bien plus originale, il couvre également des opérations de projection de forces bien moins connue - le siège de Bomarsund (1854), les expéditions en Chine et en Syrie (1860 toutes les deux) - ainsi qu'aux opérations à vocation coloniale en Algérie, au Sénégal et en Cochinchine. La question romaine et le rôles de zouaves pontificaux est également évoqué dans le chapitre consacrée à La bataille de Mentana (1867).

L'ouvrage vaut par la qualité des ses illustrations : tableaux de maîtres, dessins en couleur et surtout photographies d'époque, rarement publiées auparavant. La « grande de stratégie » de Napoléon III, l'organisation de son armée et le rôle décisif de sa flotte (une des plus puissante de toute l'histoire de France) sont très bien expliquée dans les chapitre introductifs et conclusifs. Un très beau livre, également très utile pour replacer le Second Empire à la place qu'il mérite dans l'histoire de notre pays.

F.B.

Bernard Giovanangeli (collectif sous la direction de), Les campagnes du Second Empire, Bernard Giovanangeli Editeur (2010), 158 pages


Louis XI ou le joueur inquiet, d'Amable Sablon du Corail


Le livre d'Amable Sablon du Corail (chez Belin) renouvelle en profondeur l'approche que l'on peut avoir du fils de Charles VII, notamment par rapport à la biographie de référence de Paul Murray Kendall, excellente, mais excessivement favorable à Louis XI. L'ouvrage dépeint le parcours d'un roi, passionné par l'intrigue, la politique et la guerre, et qui a finit par obtenir les plus importants agrandissements du domaine royal depuis Philippe Auguste. L'auteur montre les particularité d'un souverain, parfois réduit à tort au seul bon diplomate qu'il était : « Au cours de la campagne de Normandie, on vit pour la première fois à l'œuvre ce qui fut la grande force de Louis XI, sa spécificité et comme sa marque de fabrique, à savoir une parfaite intégration de l'action militaire et de l'action politique. On en donne parfois une analyse fautive en faisant de Louis XI un homme qui préférait la diplomatie à la guerre. Il n'en était rien. Le roi choisissait toujours la solution qui paraissait la plus efficace et la plus rapide. En excellent soldat qu'il était, il connaissait les risques de la guerre et ne recourait à la force qu'après s'être assuré de l'emporter » (page 183).

Tout en traitant du contexte général du XVème siècle et en évoquant la personnalité du roi, le très bon livre de Sablon du Corail parle en premier lieu de la volonté de puissance de Louis XI et de ses conséquences. « Il allait de soi que les princes ne disposaient pas librement de leurs corps, ils étaient mariés dès leur naissance et les mariages étaient consommés au sortir de l'enfance » (…) « Cela ne doit pas occulter le caractère essentiellement dissuasif de la violence politique de Louis XI. Elle ne touchait qu'un très petit nombre de personnes, et peu d'entre elles perdirent leur vie ou leurs biens. Les mœurs s'étaient beaucoup adoucies de puis l'Empire romain et les royaumes barbares » (page 306).

La diplomatie et la guerre occupent le devant de la scène. Le fil conducteur de cette biographie est la lutte engagé par le roi de France pour prendre la mesure des ses voisins bretons, bourguignons et anglais. L'auteur parvient, au fil des chapitres et de l'évolution dans le temps des capacités et des méthodes du roi, à dégager les raisons du succès de Louis XI : « Le registre dont il jouait était d'une extrême variété. Louis XI savait instinctivement adapter son comportement aux circonstance. Il était imprévisible, non parce qu'il avait un caractère instable, mais parce qu'on ne pouvait savoir à l'avance comment il réagirait. Ses adversaires étaient tellement primaires ! Charles le Téméraire était orgueilleux et trop sûr de lui ; il fallait lui trouver des ennemis et détourner son agressivité du royaume. Edouard IV et François II étaient rusés mais indolents ; ils ne cherchaient que la paix pour leurs Etats et la sécurité pour eux-mêmes. Jean II d'Aragon les surpassait tous en cynisme et en cautèle ; le tout était de savoir le trahir le premier. Louis Xi pouvait être offensif ou craintif, dissimulateur ou hésitant, audacieux ou prudent, arrogant ou humble, dissimulateur ou d'un naturel désarmant. Commynes souligne l'erreur d'appréciation la plus généralement commise par les ennemis de Louis XI : Et ils tenaient le roi pour craintif ; c'est vrai qu'il lui arrivait de l'être, mais il ne l'était jamais sans qu'il y eût une raison » (page 317). Fait suffisamment rare dans une biographie d'un auteur français pour qu'on le signale, le livre propose un encart de huit cartes en pleines pages et en couleur, dont un schéma détaillé de la bataille de Montlhéry et deux cartes sur les différentes phases de la guerre du Bien Public. Les recherches menées par l'auteur témoignent enfin de l'activité forcenée de Louis XI qui culmine dans sa lutte à mort menée contre la Bourgogne du Téméraire.

Point capital pour comprendre Louis XI, l'auteur démontre combien, après des débuts quelques peu transgressifs, le roi qu'il est devenu s'inscrit parfaitement dans la continuité du "grand projet" capétien. A titre d'exemple : « En 1469, le pape Paul II conférait au roi de France le titre de roi très chrétien. Le glorieux superlatif, qu’on trouvait depuis longtemps sous la plume des propagandistes du roi, était désormais agréé par le souverain pontife ; il venait couronner un demi-millénaire de piété capétienne et de vertus héroïques » (page 267). Le règne de Louis XI marque une étape supplémentaire dans l'affirmation de l'Etat royal français, dans sa montée en puissance, notamment après l'effondrement de la Bourgogne. La cohérence de l'action du roi, qui le pousse à renouer avec les fils de la politique de ses prédécesseurs et notamment celle de son père, après les avoir contesté dans sa jeunesse, est une belle preuve de son appropriation de la « mission » qui lui incombe. « Louis XI, par ses préjugés, par ses valeurs, par sa pratique du pouvoir, était d'abord un homme de son temps » (page 453).

F.B.

Amable Sablon du Corail, Louis XI ou le joueur inquiet, Belin (2011), 450 pages


Aux sources de l’émigration russe blanche, Gallipoli, Lemnos, Bizerte (1920-1921) de Nicolas Ross


Le point de départ de l’ouvrage de Nicolas Ross est la genèse de l’Armée des Volontaires puis le récit des campagnes dans le sud de la Russie et en Crimée, entre 1918 et 1929, pour tenter de renverser le régime révolutionnaire soviétique désormais au pouvoir à Moscou. Ces troupes, conduites notamment par Alexeïev, Denikine, Koutiepov, Drozdovski ou Markov prennent en 1920, après leur défaite, les chemins de l’exil sous l’autorité suprême de Wrangel. Ce dernier n’a de cesse de préserver leur existence en tant qu’armée organisée, afin de pouvoir reprendre la lutte dès que les circonstances le permettront.

Les russes blancs quittent la Crimée par mer, pour être accueillis dans un premier temps à Istanboule. Avec le soutien constant de la France, qui rechigne pourtant parfois à la tâche, les russes blancs vont être dirigés vers plusieurs destinations où ils vont séjourner plusieurs années. L’escadre russe de la Mer Noire, aux mains des blancs, prend la direction de Bizerte, grand port du protectorat français de Tunisie. La vie quotidienne et religieuse s’organise sur place et la flotte continue à manœuvrer, pour l’exercice. Mais avec la reconnaissance de l’URSS par les pays européens, le dernier vestige de la flotte finit par être dissout, ses navires dispersés ou envoyés à la ferraille. Jamais pourtant la France de cédera aux instances des soviétiques qui en réclament les derniers vaisseaux dans les années 30. Sur l’île grecque de Lemnos, ce sont plus de 15.000 cosaques du Kouban qui sont accueillis dans les anciennes installations des troupes alliées. Ils sont bientôt rejoints par près de 3.000 cosaques du Don. Plus qu’ailleurs, les soldats blancs souffrent à Lemnos d’un isolement qui est jugé lancinant. Mais c’est sans aucun doute à Gallipoli où est installé le premier corps d’armée des russes blancs, que Wrangel parvient insuffler à ses troupes les valeur qui forgeront l’avenir de l’émigration russe : « C’est largement à Gallipoli que se forgea quelque chose de beaucoup plus durable et de plus essentiel : l’autre Russie, la Russie des Russes blancs, suffisamment forte pour surmonter toutes les pressions et toutes les tentations sans perdre foi en la résurrection future de la patrie et conserver l’espoir, durant soixante-dix ans, de la fin de la dictature communiste de ce pays » (page 111). Là plus qu’ailleurs, alors que la région est alors sous administration grecque, les Russes blancs veillent à préserver leur culture, leur vie religieuse fervente et leur motivation à lutter à l’avenir pour retourner victorieux dans leur patrie. Le sport tient également une place importante à Gallipoli, par exemple à travers une ligue et un championnat de football, pour maintenir le moral des exilés.

Mais la vie dans ces trois premières installations, bien qu’organisée dans la durée, n’en demeure pas moins provisoire. Le Russes blancs sont bientôt accueillies par plusieurs pays. Ce sont d’abord les nations slaves et orthodoxes, Serbie et Bulgarie, qui recueillent les anciens soldats de Wrangel. La Roumanie et la Grèce, orthodoxes elles aussi, et surtout la France deviennent également des lieux d’exil privilégiés. Wrangel a le temps d’organiser la ROVS (Rousskïï obchteche-voïnskïï soyouz - Union générale des combattants russes), avant de mourir à Bruxelles, en 1928, probablement empoisonné par des agents soviétiques. Après le seconde guerre mondiale, la main mise soviétique sur l’Europe orientale et centrale pousse encore plus les Russes blanc vers la France. C’est finalement dans le cimeterre de Sainte-Geneviève-des-Bois, non loin de Paris, qu’est construite en 1961 une réplique plus petite, du monument aux morts blancs de Gallipoli détruit par un tremblement de terre en 1940. Les temps changeant, le monument de Gallipoli est lui relevé en 2008, avec le soutien des autorités russes. Fidèles aux valeurs ancestrales de leurs pays, les émigrés russes blancs sont désormais parfaitement intégrés dans leurs pays d’accueil et l’auteur s’attache à nous rappeler une vérité essentielle : « Il serait vraiment paradoxal qu’ont continuât en France à se contenter d’une perception incomplète, et donc fausse, du passé récent de la Russie, alors que notre pays a offert leur principal refuge aux porteurs de ses valeurs authentiques et que la terre de leurs pères a entamé un processus résolu de retour à ses fondamentaux historiques » (page 11). L’ouvrage de Nicolas Ross palie ce risque avec sobriété et précision. Le propos de l’auteur est autant d'évoquer le destin singulier des soldats blancs que la nature et les fruits, en France notamment, de leur émigration. Il est contient par ailleurs 20 pages de photos, souvent inédites, qui éclairent encore un peu plus le précieux témoignage qu’il constitue.

F.B.

Nicolas Ross, Aux sources de l’émigration russe blanche, Gallipoli, Lemnos, Bizerte (1920-1921), Editions des Syrtes (2011), 185 pages


Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie d’une défaite, de Giusto Traina - La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C., de Yann Le Bohec - La campagne de Julien en Perse, 363 apr. J.-C. de Catherine Wolff


Les défaites romaines ont été si rares qu'elles ont toujours suscité une fascination particulière de la part des amateurs d'histoire militaire. Trois livres récents nous délivrent, coup sur coup, une analayse édifiante des causes et des conséquences des trois désastres, parmi les plus célèbres, subis par les légions de Rome en Germanie ou en Orient.

Après son livre très original sur « 428, une année ordinaire à la fin de l'empire romain », Giusto Traina reprend la plume aujourd’hui, toujours aux Belles Lettres, sur un autre sujet très peu abordé récemment : le désastre subi par Crassus à Carrhes, face aux Parthes de Surena. La démarche suivie par Traina est englobante : l'auteur analyse les événements avec beaucoup recul et dans toute leur complexité, en s'attachant de très près à la personnalité de Crassus, dont il esquisse une sorte de réhabilitation. Il nous explique ainsi les éléments qui ont poussé le triumvir, et les Romains en général, à sous estimer la puissance militaire des Parthes. Le livre ne perd cependant jamais de vue son sujet. Le déroulement de la bataille et la construction du mythe, autour de celle-ci, dans l'historiographie romaine et moderne sont au centre de son récit. On retrouve dans le travail de Traina les composantes qui ont fait le succès de son compatriote Alessandro Barbero à propos de la bataille d'Andrinople : le texte, soutenu par des notes et des références nombreuses, est toujours vivant et épique. Il permet de comprendre que la victoire des Parthes n’est pas due à leurs archers à cheval ou à leur cataphractes, mais à un emploi tactique, élaboré et combiné, de ces deux types de cavalerie. Grâce notamment à un parfaite connaissance des lieux, où il s'est rendu, Traina parvient à reconstituer le fil tactique des événements constitutif de la bataille et les illustre de schémas très clairs. De par la rigueur et la profondeur de son propos, « Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie d’une défaite » est sans aucun doute l'ouvrage phare de la rentrée 2011 dans le domaine dans l'histoire militaire antique.


Le livre de Yann Le Bohec sur « La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C. », publié dans la collection Illustoria, est à la fois plus bref (60 pages) et plus classique. Mais c'est justement sont petit format qui en fait un livre très intéressant, au ton particulièrement incisif et direct, voire même parfois provocateur. L'auteur s'attache tout d'abord à cerner les forces et les chefs en présence : « Les Germains étaient donc beaucoup moins efficace à la guerre que les Romains, mais ils provoquaient l'effroi, pour des motifs souvent irrationnels » (page 22). La localisation désormais quasi certaine du champ de bataille occupe plusieurs pages du livre. Les combats sont ensuite racontés de façon assez rapide, à partir des quelques sources disponibles. Contrairement à l'ouvrage de Traina à propos de Crassus, pas question pour Le Bohec qu'une quelconque complaisance envers l'attitude de Varus : « Il est à la mode de réhabiliter des personnages historiques qui ne le méritent pas toujours. Au total on peut reprocher à Varus sa sévérité, sa rapacité et sa naïveté » (page 34). Par ailleurs, le livret de cartes et de documents fourni est très complet, au regard de la taille réduite du livre.


Retour aux affaires d'Orient avec «  La campagne de Julien en Perse, 363 après J.-C », de Catherine Schmitt, publié lui aussi dans la collection Illustoria. L'auteur, après un rapide portrait psychologique de l'empereur Julien, consacre le cœur de son ouvrage à reconstituer, jour après jour, le fil des événements qui ont émaillé la campagne offensive puis la retraite de l'armée romaine au cœur de la Perse des Sassanides. Les cartes, fournies dans le cahier central d'illustrations sont très explicites et permettent de suivre précisément l'itinéraire des soldats romains, en fonction de différentes hypothèses envisageables. Le récit des combats ou des sièges est quand à lui traité de manière plus académique, sur la base des sources habituelles. Le livre de Catherine Schmitt met par ailleurs en évidence l'importance de l'empereur Julien dans le déroulement de la campagne. Son habileté en tant que général, qui peut surprendre au regard de sa formation de philosophe, est bien réelle. Mais l'empereur a aussi des défauts, notamment une certaine agitation, plus ou moins bien maîtrisée, et une volonté d'égaler Alexandre, pour marquer les esprits et permettre de faire avancer ainsi plus efficacement ses projets religieux, qui le poussent parfois à l'erreur. C'est enfin la mort de Julien - l'auteur pense qu'elle est bien l'œuvre d'un soldat perse - qui transforme la retraite de l'armée en déroute diplomatique.

F.B.

Giusto Traina, Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie d’une défaite, Belles Lettres (2011), 258 pages
Yann Le Bohec, La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C., Editions Maison (2008), 92 pages
Catherine Wolff, La campagne de Julien en Perse, 363 apr. J.-C., Lemme Edit (2010), 101 pages


Grammaire des civilisations, de Fernand Braudel - Le choc des civilisations, de Samuel Huntington


Le livre de Braudel, écrit en 1963 (avec une série de post-scriptum en 1966), a été publié pour la première fois sous le titre de « Grammaire des civilisations » en 1987. Au départ il s'agit d'un projet de manuel pour les classes de Terminale qui, jugé trop ambitieux, ne sera jamais approuvé comme tel. Par grammaire, on entend l'ensemble des règles qui régissent et organisent une langue, tout en lui conférant sa singularité. Braudel s'applique donc à comprendre les règles et les singularités de chacune des grandes civilisations historiques, en partant d'une analyse du mot en lui-même : « civilisation » avec ou sans s est une invention française tardive du XVIIIème siècle. Pour ce qui est du fond, Braudel pose ensuite la définition suivante : « Une civilisation, ce n'est donc ni une économie donnée ni une société donnée, mais ce qui, à travers des séries d'économies, des séries de sociétés, persiste à vivre en ne se laissant qu'à peine et peu à peu infléchir » (page 82). Selon lui, la compréhension des religions est sans doute le point le plus important, pour étudier et comprendre les civilisations : « La religion est le trait le plus fort, au cœur des civilisations, à la fois leur passé et leur présent. Et tout d'abord, bien entendu, au cœur des civilisations non européennes. (...) Le christianisme s'affirme une réalité essentielle de la vie occidentale et qui marque, sans qu'il le sachent ou le reconnaissent toujours, les athées eux-mêmes. Les règles éthiques, les attitudes devant la vie et la mort, la conception du travail, la valeur de l'effort, le rôle de la femme ou de l'enfant, autant de comportements qui ne semblent plus rien avoir avec le sentiment chrétien et cependant en dérive. Il n'en reste pas moins que la tendance de la civilisation occidentale, dès que se développe la pensée grecque, c'est sa poussée vers le rationalisme, donc vers un dégagement par rapport à la vie religieuse. Mais c'est sa singularité » (pages 66 et 67).

La première civilisation évoquée est celle de l'Islam. Braudel constate qu'elle a «manqué d'hommes » au moment de son âge d'or et a ensuite dû supporter le fardeau de « trop d'hommes » lors de son déclin, phénomène qui perdure encore aujourd'hui. Il évoque également les grand penseurs de l'Islam et de leurs travaux philosophiques : « Oui cette philosophie est une : désespérément enfermée entre la pensée grecque d'un côté et la révélation coranique de l'autre, elle se heurte à ces murs et reflue sans cesse, vers son point de départ » (page 139 et 140). Braudel date le déclin de l'Islam par la mort d'Averroès. Il explique aussi le rôle dans celui-ci d'Al-Gazali, une sorte d'anti philosophe, défenseur tardif de la religion traditionnelle. L'explication la plus marquante donnée par Braudel sur les phases d'expansion et de repli de la civilisation musulmane est liée à la mer. Pour lui le déclin définitif de l'islam découle de la perte de contrôle de la Méditerranée, à partir de la fin du XIème siècle, malgré retour de flamme à l'époque Ottomane, au XVème et XVIème siècle, à laquelle Lépante mettra fin. Dans l'océan indien avec l'arrivée des Portugais au XVème siècle est décisive. Ils prennent en effet rapidement l'ascendant sur les navigateurs musulmans. Le point ultime de ce repli réside dans le fait que les « marines musulmanes » manqueront la révolution de la vapeur, tout comme leur civilisation manquera plus globalement la révolution industrielle.

Braudel étudie ensuite le « Continent noir » en évoquant d'entrée les contingences géographiques de l'Afrique : enclavement entre un désert au nord et au sud et entre un océan à l'ouest et à l'est. La question de l'esclavage est bien entendu présente : « Il y a toujours eu, à la décharge de l'Europe, des réactions de piété et d'indignation vis-à-vis de l'esclavage des Noirs. Elles n'étaient pas purement formelles puisqu'elles ont abouti tout de même, un beau jour, au mouvement de Wilberforce en Angleterre, pour la libération des Noirs et l'abolition de l'esclavage. Sans affirmer qu'une des traites négrières (vers l'Amérique) a été plus humaine, ou moins inhumaine que l'autre (vers l'Islam), on notera ce fait, important pour le monde noir actuel, qu'il y a aujourd'hui des Afrique vivante dans le Nouveau Monde. De fort noyaux ethniques se sont développés et perpétués jusqu'à nos jours, au nord et au sud de l'Amérique, tandis qu'aucune de ces Afrique exilées n'a survécu en Asie ou en terre d'Islam » (page 204). C'est dans ce chapitre qu'apparaît la formule « choc des civilisations » pour la première fois (de l'histoire des idées semblent-il également). Braudel explique que les « chocs des civilisations », des simples contacts commerciaux au cas extrême de la colonisation, génèrent toujours un passif ET un actif.

Le chapitre suivant est consacré à l'Extrême Orient dans lequel Braudel rassemble Chine, Inde, Japon et civilisation du sud-est asiatique, tout en y consacrant ensuite des sous-chapitres distincts. Il voit dans ces grandes civilisations des « mondes végétaux », marqués par l'immobilisme sur la très longue durée et par le mode d'alimentation à dominante végétarienne de leurs populations, très tôt devenues (trop) nombreuses. Ces mondes sont aussi marqués par la menace permanente des nomades : Mongols ou Turkmènes. Pour la Chine et l'Inde, ses analyses et réflexions sur les systèmes religieux des locaux sont lumineuses et envoutantes.

Le dernier chapitre de « Grammaire des civilisations » est consacré à la civilisation européenne. Braudel y insiste de manière importante sur l'importance des Croisades dans la formation de l'idée européenne. Pas pour leur côté religieux, mais pour celui d'une « première expérience commune » pour les Européens. Le bénéfice des croisades est surtout de la reconquête de manière durable et décisive de la Méditerranée de manière durable (son sujet de prédilection). Dans un deuxième temps, Braudel parle d'une autre particularité de la civilisation européenne : le goût immodéré pour le concept de « liberté », avec dans l'ordre, les libertés (individuelles, particulières, citadines, privilèges), LA liberté, puis le libéralisme. Vient ensuite la partie sur la Chrétienté que Braudel caractérise comme « se sauvant dans un monde en péril, mais au prix de mille prouesses » et conclut qu'en « dehors de cette hostilité d'adversaires appuyés sur des idéologies réfléchies, l'Eglise a dû faire face constamment à cette déchristianisation régulière, monotone qui n'est souvent que vulgaire décivilisation » (page 455). Il évoque ensuite le penchant rationaliste, caractéristique lui aussi de l'Europe issue qui se fraye son chemin dans à travers de tous les courants de pensée, chrétien, humaniste et naturellement philosophiques et scientifiques. Le point clé reste néanmoins la « révolution industrielle » si spécifique à la civilisation européenne et à la position dominante qu'elle lui permet d'acquérir. Braudel évoque également les autres Europe : l'Amérique latine, les Etats-Unis (avec beaucoup des détails), les mondes anglo-saxons et l'Europe russe et orthodoxe devenue soviétique. C'est d'ailleurs sur le communisme que son texte apparaît aujourd'hui comme le plus « daté », car il n'anticipe pas l'issue soudaine de la Guerre Froide dans les années 1990. Son analyse et ses conclusions sur l'idée d'Union européenne et de ses problèmes en devenir par contre réellement prophétique.

Par sa clarté, par son style merveilleux et par la profondeur de ses réflexions la « Grammaire des civilisations » est plus qu'un classique, il s'agit d'une œuvre majeure - et si intelligente – pour comprendre notre monde.


Le livre de Samuel Huntington, publié en 1997, trouve dans la « Grammaire des Civilisations » pas mal de son « carburant » et reprend le fil de la réflexion là où Braudel s'était arrêté. On a récemment tellement parlé de ce livre que l'on a sans doute finit par oublier de le lire. Écrit il y a 14 ans déjà, « Le choc des civilisations » est un texte capital pour comprendre le début du XXIème siècle, car il a profondément influé - c'est indéniable - la nature des relations internationales depuis la fin de la guerre froide, tant par l'adhésion parfois caricaturale qu'il a généré chez certains ou le rejet parfois lui aussi teinté d'incompréhension qu'il a provoqué ailleurs. Quoi que l'on en pense (du bien ou du mal), le livre d'Huntington est un ouvrage important pour appréhender notre monde.

On notera par exemple (page 18) : « Les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle et s'unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales. Nous éviterons une guerre généralisée entre civilisations si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent que la politique globale est devenue multi-civilisationelle et coopèrent à préserver cet état de fait ». Ou encore page 61, sur l'apogée de l'Occident : « L'Occident a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa religion étaient les supérieures (rares ont été les membres d'autres civilisations à se convertir) mais plutôt par sa supériorité à organiser la violence organisée. Les Occidentaux l'oublient souvent, mais les non-Occidentaux jamais. En 1910 le monde était bien plus unifié politiquement et économiquement qu'à n'importe quel autre moment dans l'histoire de l'Humanité ».

Le chapitre sur les langues est original, notamment en réfutant les arguments habituels faisant de l'anglais une langue mondiale : « En ce sens l'anglais est le mode de communication interculturel mondial, comme le calendrier chrétien est le mode mondial de découpage du temps, les chiffres arabes le mode mondial de numérotation et le système métrique, en grande partie, le mode mondial de mesure. Cependant on utilise l'anglais comme mode de communication interculturel. Le présuppose donc des cultures distinctes. C'est un outil de communication, pas un vecteur d'identité, ni un lien communautaire. Le fait qu'un banquier japonais et un homme d'affaire indonésien se parlent en anglais n'implique pas qu'ils soient anglicisés ou occidentalisés. De même pour les Suisses germanophones et francophones : ils communiquent entre eux aussi bien en anglais que dans l'une ou l'autre de leurs langues nationales » (page 77). Sur les religions (page 141) : «En ce sens, le renouveau des religions non-occidentales est la manifestation la plus puissante de l'anti occidentalisme dans les sociétés non occidentales. Ce renouveau n'est pas un rejet de la modernité ; c'est un rejet de l'Occident et de la culture laïque, relativiste, dégénérée qui est associée à l'Occident (...) C'est une déclaration d'indépendance culturelle vis à vis de l'Occident, une affirmation fière : nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous ! ».

En en guise de conclusion (page 480), Huntington affirme que « le multiculturalisme menace de l'intérieur les États-Unis et l'Occident ; l'universalisme menace l'Occident et le monde. Ces deux tendances nient chacune le caractère unique de la culture occidentale. Les mono culturalistes veulent que le monde soit comme l'Amérique. Les multi culturalistes veulent que l'Amérique soit comme le monde. Une Amérique multiculturelle est impossible parce qu'une Amérique non occidentale ne peut-être américaine. Un mode multiculturel est inévitable parce qu'un empire mondial est impossible. La sauvegarde des États-Unis et de l'Occident doit passer par le renouveau de l'identité occidentale. La sécurité du monde ne se conçoit pas sans l'acceptation de la pluralité des cultures ». Au bout du compte, « Le choc des civilisations », est un livre passionnant et qui pose les bonnes questions. Il a malheureusement été autant dénaturé dans ses transpositions politiques par ses détracteurs que par ses partisans.

F.B.

Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Flammarion (2008), 752 pages
Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob (2009), 545 pages


La vie de soldats bretons dans la guerre d’Algérie et Militaires français prisonniers du FLN ou disparus en Algérie, de Jean-Yves Jaffrès


Jean-Yves Jaffrès a choisit dans ce livre d'évoquer la guerre d’Algérie telle que l’on vécu les appelés, au travers d’histoires et de péripéties racontées par de nombreux compagnons d’armes, principalement d’origine bretonne, tout comme lui. Cette collection de témoignages est enrichie par une synthèse et des réflexions de l’auteur sur l’histoire de l’Algérie, la nature de la guerre auquel il a participé, et surtout par de très nombreuses photographies.

Dans son ouvrage sur La vie des soldats bretons (« comme tant d’autres », précise le sous-titre) dans la Guerre d’Algérie, Jean-Yves Jaffrès risque sans doute de dérouter quelque peu ses lecteurs, en passant au fil des pages d’une trame très globale (l’histoire de l’Afrique de Nord depuis de 3 000 ans) à des propos relevant de la micro histoire (comme celle par exemple de la vie des chiens de combat). Néanmoins le travail de l’auteur témoigne d’une grande cohérence et reflète parfaitement le parcours et la maturation de « l’expérience d’une vie » dans l’esprit de ceux, simples appelés du contingent, qui ont traversé la guerre d’Algérie dans des circonstances très diverses. Le livre est conçu comme un « travelling avant », du plus général au plus précis. Sa première partie raconte l'histoire de l'Algérie dans la très longue durée, de l'époque carthaginoise à la colonisation française et témoigne au passage de la manière dont l'auteur se l'est approprié. Le ton est volontairement éloigné de celui des historiens, des intellectuels ou des militaires de carrière. Il s'agit du récit d'un homme comme un autre, mais animé d'une passion particulière. La synthèse historique proposée est simple, claire mais in fine forcément un peu simplificatrice. Elle permet en tout cas une parfaite mise en contexte de la suite, qui nous le verrons, est beaucoup plus personnelle. Le cœur du livre s'organise en effet selon une approche thématique, de plus en plus précise, des différents aspects de la vie des appelés du contingent en Algérie. Tout débute par la découverte du pays, les premiers contacts avec la population, les missions qui sont celles des soldats – guerre ou maintien de l'ordre ? – et enfin les véritables opérations de combat, dans toute leur typologie. Pour chaque thème l'auteur emploie les mêmes procédés : présentation du thème, témoignages d'autres appelés, sous forme d'anecdotes ou de récit des péripéties de leurs histoires, commentaires personnels et éclairage du sujet, grâce à de nombreuses photos de première main. Cette structure confère un caractère très concret et très humain aux propos tenus. Jean-Yves Jaffrès ponctue également son texte de sous titres en langue bretonne, de quelques citations classiques bien choisies et de quelques poèmes. Le lecteur ne peut alors plus échapper au sentiment d'une certaine proximité avec les sujets évoqués, même si au départ ils lui sont étrangers. La dernière partie de l'ouvrage permet à l'auteur de prendre du recul, en abordant le sujet du retour en France des appelés du contingent et surtout en nous proposant ses réflexions a posteriori sur la guerre d'Algérie et ses réalités. Tous ces éléments font de La vie de soldats bretons dans la guerre d’Algérie (1954-1962) un livre particulièrement humain et attachant. Notons néanmoins que l'ouvrage est très dense, parfois même un peu trop touffu et que l'on pourrait s'y perdre. La mise en page du texte, très compacte, n'aide pas spécialement à trouver sa respiration au fil des pages. Seules les photos aèrent un peu l'ensemble, notamment grâce à quelques remarquables clichés en couleurs regroupés sur 8 pages hors texte.


Cet autre ouvrage de Jean-Yves Jaffrès se présente comme le résultat d’un long travail de recherche destiné à présenter, de la manière la plus exhaustive et la plus documentée possible, les données relatives aux ex prisonniers du FLN ou aux militaires finalement portés disparus en Algérie. Pour chacun 646 cas évoqués, l’auteur détaille les faits et l’état du dossier, dans l’objectif de les soustraire à l’oubli.

Le livre sur le destins des soldats français faits prisonniers par le FLN ou disparus en Algérie qu’à composer Jean-Yves Jaffrès se présente comme une véritable base de donnée, à la présentation parfois aride, mais toujours claire et bien ordonnée. Le premier chapitre concerne les militaires revenus de détentions ou ceux dont les corps ont été retrouvés. Chacun de ces hommes se voit attribué une entrée de quelques lignes à quelques dizaines de lignes, résumant son état civil, ses états de service, les circonstances de sa détention puis de sa libération. Des listes récapitulatives permettent au lecteur d’effectuer une approche sélective, par ordre alphabétique, par unité militaire ou par département d’origine. L’auteur referme ce chapitre par une courte conclusion dont on peut extraire le point suivant : « Les prisonniers revenus sont déçus à plus d’un titre. Déçus que les autorités ne les considèrent pas comme des prisonniers de guerre » (page 51). Il s’agit bien là du cœur du problème. La seconde partie, la plus copieuse de l’ouvrage, s’attache aux éléments connus sur les militaires disparus en Algérie. En plus des cas de 446 soldats, l’auteur élargi par ailleurs sa recherche à d’autres catégories de disparus : civils accompagnant des militaires, personnel du corps enseignant ou des services de santé, policier ou gardiens de la paix. La présentation des résultats prend la même forme que dans la première partie, mais elle est également enrichie d’éléments plus strictement statistiques, restitués sous la forme de tableaux. La dernière partie est sans aucun doute la plus percutante du livre, car elle laisse la place à des témoignages directs de membres des familles, ou simplement d’amis des disparus, qui expriment la complexité et la difficulté de leurs situations ainsi que la douleur provoqués par ces destinés tragiques. A côtés des multiples dossiers administratifs concernant la recherche des corps et les décisions judiciaires pour prononcer les décès, ces paroles simples, écrites par les proches des disparus, viennent redonner une dimension humaine à ces événements historiques tragiques. Les 80 pages finales du livre compilent, en annexe, plusieurs index et toute une série de pièces officielles qui ont étayé un travail de 16 années de recherches. Militaires français prisonniers du FLN ou disparus en Algérie (1954-1962) n’est pas à proprement parler un livre sur la guerre d’Algérie, il s’agit plus précisément d’un fantastique document de référence, fruit de multiples recherches, qui contribue à porter la mémoire de quelques 450 militaires français disparus. Outil de mémoire, support d’étude, iI est en cela destiné en priorité à ceux qui ont vécu ces événements tragiques. Les profanes, qui veulent simplement en savoir plus, découvriront en feuilletant ses pages au hasard une foule d’éléments précis et concrets, propres à leur faire comprendre concrètement les dures réalités de la guerre d’Algérie.

F.B.

Jean-Yves Jaffrès, La vie de soldats bretons dans la guerre d’Algérie, L’Harmattan (2000), 415 pages
Jean-Yves Jaffrès, Militaires français prisonniers du FLN ou disparus en Algérie, Jaffrès éditions (2011), 304 pages


Arma virumque : les coalisés armoricains face à César (57-56 av. J.-C.), de Patrick Galliou


La campagne initiale de Publius Crassus et celle plus importante de César, pour soumettre les peuples armoricains, sont souvent considérées comme des épisodes mineurs de la Guerre de Gaule, hormis l'atypique bataille navale qui a scellé le dénouement de ces opérations. Dans sa première partie, le livre de Patrick Galliou décrit très précisément le contexte du conflit ainsi que l'organisation des peuples gaulois du Ier siècle av. J-C.. L'Armorique est alors formée de plusieurs peuples voisins, parfois rivaux mais désormais coalisés face aux Romains : Osismi, Coriosolites, Riedones, Venètes et Namnètes, dont les territoires correspondent à peu de choses près à ceux des 4 départements actuels de la Bretagne, plus la partie de la Loire atlantique située au nord du fleuve. Les peuples armoricains et leur aristocratie dominaient alors les échanges entre les régions du Sud-ouest de la Gaule et la Bretagne insulaire (actuelle Angleterre), tout en disposant aussi de bases de production agricole locales et solides. Leur position enviable a sans doute contribué à l'immixtion romaine dans la région. La seconde partie de l'ouvrage relate les opérations militaires, en comparant et en analysant les sources disponibles. Ces opérations se répartissent en trois phases : l'échec de l'attaque des forteresses côtières des peuples armoricains (promontoires barrés) par César, la victoire de Q. Titurius Sabinus contre la coalition menée, au nord de l'Armorique, par les Unelles et enfin la dramatique et incertaine bataille navales entre les navires ronds et à voiles des Gaulois et les galères effilées des Romains. C'est bien cette bataille, relatée en détail par l'auteur, qui s'avère décisive et assure le triomphe de César. Notons enfin que l'ouvrage de Patrick Galliou se distingue par la pertinence de ses conclusions, en analysant les suites immédiates des campagnes de 56 et 57 av. J.-C. et leurs prolongements, dans la longue durée, sur le destin de l'Armorique gauloise et à sa place dans le monde romain.

F.B.

Patrick Galliou , Arma virumque : les coalisés armoricains face à César (57-56 av. J.-C.), Lemme Edit (2011), 106 pages


Camille ou le destin de Rome : 406-390 av. J.-C., de Thierry Piel et Bernard Mineo


La chute de Véies en -396, après dix années de siège, puis la mise à sac de Rome par les Gaulois Sénons, en -390 constitue deux événements capitaux dans la construction de l'histoire de Rome par les Romains eux-mêmes. Les deux auteurs s'attachent dans un premiers temps à analyser toutes les sources disponibles afin de dégager, autant que faire se peut, le déroulement strictement historique des faits : la rivalité entre Rome et la cité étrusque de Véies à propos de la cité de Fidènes, le rôle politique et militaire de Marcus Furius Camillus, l'irruption des Sénons dans le Latium, la défaite romaine de l'Allia, l'incendie et le sac de Rome par les Gaulois (à l'exception du Capitole), le rôle complexe de peuples rivaux (Falisques ou Capénates) ou de cités amies (comme Caere). Dans un second temps, les auteurs analysent la manière dont les Romains, dans leur littérature postérieure aux événements, ont élaboré un récit symbolique, quasi mythologique, de leur « haute histoire ». Camille devient pour Tite Live un second Romulus, un modèle qui inspire le princeps Auguste, lui-même restaurateur de l'état après les troubles des Guerres Civiles. L'ensemble des événements vécus par Rome entre 406 et 390 av. J.-C sont ainsi réinterprété par les auteurs romains dans leur quête d'offrir à la Ville une histoire de ses origines susceptible d'impressionner des voisins, souvent plus raffinés (Carthage, Orient Hellénistique). La prise de Véies devient ainsi une sorte de Guerre de Troie fondatrice pour les Romains. Dans un registre un peu différent, le fait que la conquête décisive de Véies soit suivie d'aussi près par le terrible revers que Brennus à fait subir à Rome, au point de risquer de la faire disparaître de l'Histoire, a influencé la République romaine devenue plus tard conquérante universelle : est-il possible d'abattre Carthage, comme le fut Véies, sans risquer en ensuite la destruction de Rome ? Très complet sur son sujet, très bien présenté avec ses diverses annexes (chronologie, lexique, cahier d'illustrations), le livre de Thierry Piel et Bernard Mineo est tout à fait passionnant, car il se savoure comme une (double) enquête policière, sur les faits et leurs multiples réinterprétations.

F.B.

Thierry Piel et Bernard Mineo, Camille ou le destin de Rome : 406-390 av. J.-C., Lemme Edit (2010), 100 pages


Journal des campagnes du baron Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée


L'ouvrage est la réédition du journal de baron Percy, chirurgien major de la Grande Armée, paru pour la première fois en 1904. Percy, né en Haute-Saône en 1754 est le prototype même de « l'honnête homme » au service des autres, ambitieux uniquement par compétence et sens du devoir. Son journal est particulièrement empreint de hauteur de vue nous fait suivre l'armée française en Allemagne et en Suisse (1799-1800), en Bohème (1805), en Pologne (1806-1807) et en Espagne (1808-1809). Les récits d'opérations et de soins sont parfois difficile à lire dans leur dureté et leur précision « chirurgicale », mais ils permettent de se faire une idée très claire des souffrances des blessés (et des malades) au cours des guerres napoléoniennes. Percy donne également ses impressions de voyageur dans les pays qu'il traverse. C'est de la Pologne, avec plaines sablonneuses et ses forêts de bouleaux, dont il donne l'image la plus saisissante et la plus étonnante pour un lecteur d'aujourd'hui. On peut également lire ses projets pour mettre en place un véritable service de « chirurgie de bataille », précurseur à sa manière de l'idée qui présidera 50 années plus tard à la création de la Croix Rouge. Au final, on retiendra le caractère très instructif de son récit, tant à propos de son activité de chirurgien que pour ses descriptions du quotidien de la Grande Armée, ou encore pour l'évocation de ses rencontres avec les anonymes, hébergeant dans toute l'Europe les officiers en campagne, et avec les grands souverains de l'époque (l'Empereur Napoléon, le Tsar Alexandre ou le roi de Prusse).

F.B.

Pierre-François Percy, Journal des campagnes du baron Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée, Tallandier (2002), 537 pages


Identités romaines, conscience de soi et représentation de l'autre dans la Rome antique, textes édités par Mathilde Simon


Cet ouvrage collectif propose, en quinze articles, d'éclairer des lecteurs, déjà bien versés dans les études antiques, sur la notion d'identité ethnique et culturelle à Rome. Au cours de sa longue histoire, la Ville puis l'Empire ont vu se construire des identités romaines (le pluriel est important), dans la continuité de l’hellénisme et en opposition aux « barbares » : comment les Romains se voyaient-ils et comment voyaient-ils les autres ?

Dans sa quête du concept d’identité romaine, l’ouvrage, dirigé par Mathilde Simon, s’ouvre naturellement, dans sa première partie, sur l’appropriation progressive de la culture grecque par le monde latin. Ce mécanisme passe par l’art comme par la langue. Le premier article s’attache à décoder l’importance de l’utilisation des codes iconographiques grecs pour pouvoir montrer son appartenance à une sphère culturelle brillante. Le second, s’appuie sur l’œuvre du poète Horace qui développe de façon savante et ludique une poétique où latin et grec déploient leur capacité de réverbération. La romanité s’affirme aussi et progressivement par elle même, comme le démontre deux autres articles consacrés aux plaidoyers du jeune avocat Cicéron et aux œuvres de Tite-Live : « au relâchement et au manque de contrôle manifestés par certains s’opposent la temperentia et la continentia romaine : le Romain sait se tenir » (page 68). L’identité romaine s’édifie également grâce aux menaces qui pèsent sur son existence. Cicéron évoque ces périls en parlant de « monstres », d’ennemis absolus, capables de détruire la civilisation, comme Pyrrhus ou Hannibal, pour mettre en valeur l’esprit d’humanitas dont savent faire preuve les Romains en toutes circonstances. Préserver la patrie devient ainsi le plus important des devoirs et conditionne les relations de Rome avec ses adversaires. Ces concepts sont également évoqués dans trois autres articles, à travers l’œuvre de Juvénal, la poésie tardive (y compris celles des premiers chrétiens) et dans la comparaison des textes de trois auteurs classiques que sont Verrius Flaccus, Pompeius Festus et Paul Diacre. La seconde partie de l’ouvrage aborde la question de l’identité de l’Autre. On y découvre la construction d'une image du Parthe, contre qui Rome, en digne héritière des Grecs, s’efforce de reprendre le combat. On y aborde aussi l’image de l’Espagne, via les textes d’un de ses « fils », le poète Martial. L’article sur l’image des Lusitaniens chez Tite-Live est sans doute encore plus évocateur. Il expose la subtilité de l’historien padouan qui donne une image originale de ce peuple « en faisant passer au second plan le thème du brigandage et en mettant d’avantage l’accent sur le caractère redoutable de ces guerriers ainsi que l’introduction d’éléments inédits sur une capacité d’organisation dont ils font preuve avant même que des chefs charismatiques, comme Viriathe ou plus tard Sertorius, ne prennent leur tête » (page 176). S’il le fait, c’est aussi pour rehausser la gloire des Romains qui auront mis tant de temps à vaincre les Lusitaniens. Après avoir abordé le cas du monde grec à Rome (acculturation du culte dionysiaque) et analysé l’image trouble de la Grande Grèce (Italie du sud) à l’époque d’Auguste, le livre se conclut sur les identités romaines loin de Rome. On y découvre les particularismes du quartier italien de Délos et on y entend le « Quid melius Roma ? » d'un Ovide nostalgique, idéalisant depuis son exil la Ville qui lui manque tant. Ouvrage de spécialistes destinés à des lecteurs en passe de le devenir, Identités romaines déploie néanmoins une érudition qui demeure accessible (toutes les citations latines sont traduites et expliquées) et qui reste finalement très agréable à côtoyer.

F.B.

Mathilde Simon (collectif, sous la direction de), Identités romaines, conscience de soi et représentation de l'autre dans la Rome antique (IVe siècle avant J.-C. - VIIIe siècle après J.-C.), Rue d'Ulm (2011), 287 pages


La guerre de Sécession, de John Keegan


Keegan nous offre avec cet ouvrage une excellente synthèse sur la Guerre de Sécession. Son style vif et le plan de son ouvrage, qui n'oublie aucun des aspects de cette guerre fondatrice, rendent la lecture très agréable. Keegan règle aussi son compte à la « cause perdue » (page 460) : « Savoir si le Sud aurait pu remporter la guerre est devenue l'une des questions les plus débattues après le conflit. La réponse est non ». Il dresse des portraits tout en psychologie des plus grand généraux de la guerre, Grant et Sherman, comme de ceux qui ont démontré une grande mais incomplète valeur - Jackson, Lee, Sheridan ou Forrest - sans oublié les pire, comme McClellan. Dans sa conclusion, il oppose de manière très originale Lincoln à Marx sur les leçons à tirer du conflit et il indique l'ouvrier américain « ne désirait pas former des armées industrielles, ayant déjà, comme des centaines de milliers de ses semblables, appartenu à de véritables armées, servi et appris par l'expérience qu'elles n'apportaient que souffrances. Une seule expérience de l'armée suffisait à un individu comme à une nation. Le socialisme américain mourut dès sa naissance sur les champs de bataille de Shiloh et de Gettysburg ».

F.B.

John Keegan, La guerre de Sécession, Perrin (2011), 504 Pages


Les métamorphoses de la cité, de Pierre Manent


Les métamorphoses de la cité, essai de Pierre Manent sur la « dynamique occidentale » m'a ravi et passionné. Le propos du livre est d'apporter une explication au « projet de modernité » propre à l'Occident, qui le distingue des autres civilisations, toutes aussi respectables, mais qui n'ont pas bâtie leur histoire sur ces mêmes bases. Pour Manent, le point de départ nous vient de la Grèce classique : « La cité grecque fut la première forme de la vie humaine à produire de l'énergie politique, c'est-à-dire à déployer de l'énergie humaine d'une intensité et d'une qualité inédite. Elle fut finalement consumée par sa propre énergie dans la catastrophe de la Guerre du Péloponnèse ». Manent explique ensuite comment les évolutions de l'Occident n'ont pas fait s'éteindre le feu de cette quête de modernité : « La forme qui succéda à la cité ce fut l'Empire. L'empire occidental, à la différence de l'empire oriental, est une certaine continuation de la cité : la cité de Rome déploya des énergies si puissantes, qu'elle rompit toutes les limites qui circonscrivaient les cités, qu'elle s'adjoignit des populations toujours plus nombreuses et lointaines jusqu'à paraître sur le point de rassembler le genre humain tout entier. L'Empire occidental renonce à la liberté de la cité mais promet l'unité et la paix ». Une fois encore, l'échec relatif du mode impérial n'est que temporaire : « L'idée impériale va marquer l'Occident non seulement par le prestige durable de l'Empire romain, mais sous une forme absolument inédite, elle aussi propre à l'Europe, à savoir l'Eglise, l'Eglise catholique, c'est-à-dire universelle, qui entend réunir tous les hommes dans une communion nouvelle, plus étroite que la cité la plus close, plus étendue que l'Empire le plus vaste. De toutes les formes politiques de l'Occident, l'Eglise est la plus chargée de promesses puisqu'elle propose, je viens de le dire, une communauté qui est à la fois cité et empire, mais aussi la plus décevante parce qu'elle ne parvient jamais, loin s'en faut, à rendre effective cette association universelle dont elle a éveillé le désir ». Selon Manent, la « situation chrétienne » marquée par la concurrence des autorités, nécessite, d'un point de vue politique une réconciliation entre paroles et actes. La solution a été trouvée dans l'état neutre, agnostique et représentatif que nous connaissons: « Voilà donc comment a été résolu le problème des temps chrétiens, le problème de l'anarchie des autorités de la disjonction et de l'écart excessif entre les paroles et els actions. Il a été résolu par l'Etat souverain et le gouvernement représentatif de la société. C'est notre régime politique considéré dans son tout qui est la solution du problème : le facteur décisif de la jonction, de la réconciliation entre les actions et les paroles, c'est la formation d'une parole commune par l'élaboration, le perfectionnement et la diffusion d'une langue nationale ».

Le développement de l'ouvrage (plus de 700 pages) s'effectue d'abord au travers d'une analyse de l'expérience originelle de la cité grecque (à travers d'Homère, d'Aristote, de Platon et la réinterprétation du phénomène par Machiavel et Montesquieu ou Hobbes). Il se poursuit par une enquête sur l'énigme de Rome (ses rapports à la Grèce, sa vision par les modernes). Dans cette seconde partie, c'est sur Cicéron que Manent appuie son travail. Manent pointe aussi le rôle singulier et spécifique de César dans les mutations du modèle Occidental, avec l'invention, car c'en est une, du césarisme : « Normalement, selon l'ordre usuel des choses, la république succède à la royauté ; ce fut le cas en Grèce et à Rome ; ce fut aussi le cas dans la plupart des pays d'Europe, à commencer par la France. Eh bien, le césarisme, en France comme à Rome ' mais la Grèce ignore ce phénomène ' c'est cette monarchie qui succède à une république qui avait succédé à une royauté. Une nouvelle séquence historique est ajoutée, absente de l'expérience grecque ».

Enfin, la dernière partie porte sur l'Empire, l'Eglise et la Nation, notamment à partir de l'ouvrage majeur de Saint Augustin qu'est « La cité de Dieu », en le mettant en perspective avec la question de la grandeur de Rome et le rejet du modèle personnifié par Caton. Manent s'appuie cette fois encore sur Machiavel, Rousseau et Hobbes pour commenter Saint Augustin. Manent explique finalement comment depuis le XVIe siècle le Christianisme a été, dans son rôle de « médiateur de la société, d'abord « nationalisé » par la Réforme, avant d'être « neutralisé » dans les états nationaux laïques. Le christianisme national, puis la Nation tout court ont ainsi le relais de l'Eglise en Europe.

Les métamorphoses de la cité est un ouvrage riche et complexe qui retrace avec une acuité vivifiante l'histoire politique de l'Occident. Sa lecture requiert une grande concentration et se révèle parfois complexe, mais l'effort est récompensé par la l'intérêt des thèses développées. On sent à chaque page l'amour de l'auteur pour la cité et son évolution, pour la richesse de l'héritage politique singulier de l'Occident. On en perçoit grâce à une argumentation toujours très solide, la vraie valeur. La conclusion de Pierre Manent amène finalement à réfléchir sur l'avenir politique de nos sociétés occidentales : « Aujourd'hui l'humanité est bien considérée par l'opinion commune européenne comme la seule ressource et référence disponible après l'épuisement des nations. Mais cette humanité, je viens de le relever, est dépourvue de portée politique, elle ne constitue pas une ressource politique effective. Elle est toute au plus le cadre de référence d'un sentiment du semblable sur lequel il est impossible d'appuyer aucune construction politique. Il s'agit d'une humanité immédiate, englobant indifféremment « tous les hommes » et « tout homme », qui n'offre aucune ressource pour la médiation. Aujourd'hui, parmi les Européens, l'humanité est une référence immédiatement opposable à toute entreprise, à toute action politique effective. Alors que l'humanité qui mit en mouvement les hommes de 1789 était inspiratrice et capable d'alimenter les plus vastes ambitions, l'humanité au nom de la quelle on édicte aujourd'hui la règle ne sait que protéger ce qui est et interdit ce qui pourrait être ».

F.B.

Pierre Manent, Les métamorphoses de la cité : essai sur la dynamique de l'Occident, Flammarion (2010), 424 pages


Henri III, de Pierre Chevallier


Le Henri III de Pierre Chevallier est un ouvrage extrêmement dense, précis et d'une érudition à toute épreuve. La personnalité et le règne du dernier des Valois-Angoulême est passé au crible, sources d'époque à l'appui. L'auteur met beaucoup d'énergie à démonter les fausses pistes de la légende noire d'Henri III et de ses mignons pour rendre au souverain ce qui lui appartient, comme notamment les prémisses de ce que sera un peu plus tard l'Edit de Nantes. Les récits de l'assassinat des Guise et du régicide de Saint-Cloud sont particulièrement détaillés et poignants. Pierre Chevallier parvient à rendre Henri III, ce roi somme toute méconnu, son caractère attachant et résume sa personnalité par les propres mots du souverain : « Tout ce que j'aime c'est avec extrémité ». Il reconnait enfin au fervent Catholique qu'à été Henri III la sagesse d'avoir voulu être le roi de tous les Français en rejetant avec sagesse et humilité les extrémités de la Ligue ou des Huguenots car, selon sa propre devise, « Manet ultima coelo » (L'ultime couronne est au ciel).

Voir aussi, toujours sur Henri III :

Dans Trois couronnes pour un roi, Nuccio Ordine démêle les fils d'une enquête érudite et passionnante sur la signification de la devise d'Henri III - « Manet ultima coelo » - reprise à sa suite par Henri IV et également paraphrasée par la devise - « Aliamque moratur » - de Marie Stuart. L'ultime couronne, en marge de celle de France et de Pologne, est-elle ou Ciel, ou plus prosaïquement en Angleterre ? Utilisant les textes des témoins de la période, notamment Giordano Bruno, l'auteur nous apprend énormément de choses sur l'époque du dernier des Valois et sur la symbolique des motto, alors particulièrement en vogue.

F.B.

Pierre Chevallier, Henri III, roi shakespearien, Fayard (1985), 751 pages
Nuccio Ordine, Trois couronnes pour un roi : la devise d'Henri III et ses mystères, Belles Lettres (2011), 430 pages


La bataille de Marathon, de Patrice Brun


Le livre de Patrice Brun porte autant sur la bataille de Marathon, dans les faits, que sur l'aura que cette bataille a recueilli à travers les siècles. Le point de départ repose sur les liens entre Histoire et Mythe dans la mentalité des Grecs anciens. Brun cite Démosthène (page 19) : « Ces actions qui, pour le mérite, ne le cèdent en rien aux exploits élevés au rang des mythes mais qui, plus proches de nous dans le temps, n'ont pas encore été transformées en mythes ni élevées à la dignité héroïque ». Et Brun de conclure : Pour les Grecs, le temps était un tamis dont il ne demeurait que les exploits dignes d'être rapportés.

L'auteur analyse le déroulement de la bataille avec précision, s'attachant surtout aux causes et aux conséquences de ce qui allait devenir un des événements fondateur de l'histoire athénienne et du monde grec en général. Quel était le but des Perses ? Remettre Hippias en place ? En tout cas les Athéniens ne semblent pas s'être préoccupé de cette question, réagissant simplement avec célérité à un débarquement surprenant sur leur territoire sacré (pages 35 et 36) : « La part de sacrilège que pouvait représenter une invasion étrangère était donc importante et cela d'autant plus dans une cité comme Athènes où le mythe fondateur de la cité était l'autochtonie : ce qui, au sens étymologique du terme, signifiait que les Athéniens se considéraient comme nés de la terre elle-même, cette terre qu'il n'était évidemment pas question de laisser souiller impunément par un ennemi barbare de surcroît ». Brun nous offre également une très bonne étude sur le personnage de Philippidès, l'hémérodrome (littéralement « celui qui peut courir toute une journée ») qui a parcouru les 240 km menant à Sparte en 36 heures pour aller chercher des renforts. L'auteur ne remet d'ailleurs pas en cause cette performance, tout à fait plausible pour un messager « professionnel ». La thèse centrale sur la bataille est abordée dans le chapitre intitulé « Le sens de la victoire » et développe l'idée que Marathon est une sorte de Valmy du nouveau régime démocratique qui vient tout juste d'être établi à Athènes. Encore une fois le livre permet avant tout de remettre événements et interprétation en perspective (page 135) : « Les Grecs n'étaient pas des dévots stupides et savaient bien que l'ardeur guerrière, la discipline militaire avaient été indispensables au triomphe. Mais ils n'étaient pas moins persuadés de l'aide divine, qui leur avait insufflé ces qualités et le courage nécessaire pour affronter un ennemi jusqu'à là invincible. Encore une fois, on peut se moquer de cette apparente crédulité ; la posture est aisée, qui fait passer son auteur pour un esprit fort. Mais on prend alors le risque de ne pas comprendre l'âme grecque, chose bien gênante quand on écrit l'histoire ».

L'ouvrage est très bien écrit, dans un style fluide et précis, jamais dénué d'humour et agrémenté de propos parfois acerbes mais toujours à propos. Il s'agit donc d'un livre précieux et rare, d'autant plus que l'histoire militaire est désormais souvent l'apanage des auteurs anglo-saxons.

F.B.

Patrice Brun, La bataille de Marathon, Larousse (2009, 223 pages


La Grande Stratégie de l'Empire Byzantin, d'Edward Luttwak


Edward Luttwak publie aujourd'hui La Grande Stratégie de l'Empire Byzantin exactement après son chef d'œuvre intitulé La Grande Stratégie de l'Empire Romain. Le résultat est tout aussi probant et réussi. Le livre est écrit dans un style brillant : Luttwak est à la fois plaisant et fascinant à lire, car on sent derrière chaque ligne l'ampleur du travail sous-jacent.

Le livre s'ouvre sur l'analyse du contexte : « Les ennemis de l'Empire était capable de vaincre ses armées et ses flottes lors de batailles, mais ne parvenaient pas à vaincre sa grande stratégie. C'est ce qui permit à l'Empire de résister aussi longtemps ; sa plus grande force, immatérielle, restait hors de portée des attaques directes de ses ennemis » (page 27). Luttwak pointe notamment l'importance de la menace qu'Attila et les Huns ont fait peser sur l'Empire dans la mise en place d'une grande stratégie originale.

Le livre analyse ensuite les moyens et les méthodes mis en œuvre par Byzance : politique de prestige, diplomatie et recherche d'alliances, mariages dynastiques, géographie de la puissance, moyens spécifiques déployés contre les Bulgares, les Arabes et les Turcs. Cette seconde partie est la plus intéressante. La suite évoque les différents traités ou essais byzantins sur l'art de la guerre et la diplomatie, dans une partie plus théorique. On y découvre également que « Conserver des ordres en latin au sein d'une armée parlant le grec ne relevait pas d'un conservatisme gratuit, c'était une façon de maintenir la continuité avec ce qui était alors - et reste de nos jours - l'institution militaire ayant connu les succès les plus durables dans toute l'histoire de l'humanité, l'héritage le plus important que l'Empire de la nouvelle Rome reçut de l'ancienne » (page 289).

Enfin la conclusion met bien en valeur les particularités d'un monde qui a survécu mille ans à de multiples menaces et dont nous pouvons encore aujourd'hui tirer un grand nombre de leçons : « L'élite gouvernante des Byzantins regardait le monde extérieur et ses dangers sans fin avec un avantage stratégique qui n'était ni d'ordre diplomatique ni d'ordre militaire, mais plutôt d'ordre psychologique : la puissante capacité morale de confiance et d'espoir, si rassurante, que leur donnait leur triple identité. Cette identité était plus intensément chrétienne que ne peuvent aisément l'imaginer la plupart des esprits modernes, et plus précisément chalcédonienne par sa doctrine ; elle était également hellénique par sa culture, heureuse propriétaire du païen Homère, de l'agnostique Thucydide comme des poètes irrévérencieux - bien que le terme Hellène fut un mot longtemps évité, car il signifiait « païen » ; elle était aussi fièrement romaine, non sans justification car les institutions romaines durèrent longtemps, au moins symboliquement » (page 434).

La Grande Stratégie de l'Empire Byzantin est plus qu'un livre indispensable sur la période, c'est un véritable joyau dont la lecture permet de comprendre tout un univers historique.

F.B.

Edward Luttwak, La Grande Stratégie de l'Empire Byzantin, Odile Jacob (2010), 512 pages


« Cœur , mon cœur , confondu de peines sans remèdes, reprends-toi. Résiste à tes ennemis : oppose-leur une poitrine contraire. Ne bronche pas au piège des méchants. Vainqueur, n'exulte pas avec éclat ; vaincu, ne gémis pas prostré dans ta maison. Savoure tes succès, plains-toi de tes revers, mais sans excès. Apprends le rythme qui règle la vie des hommes puisque tes propres amis te torturent, mon cœur. »

Archiloque