Jours de gloire Jours de gloire

Le site consacr aux jeux d'histoire et aux publications de Frdric Bey

Notes de lecture

Berezina, de Sylvain Tesson


Rcit de voyage en side-car Oural, hommage au sacrifice des Grognards de la Grande Arme, ode la Russie, Berezina est tout cela et plus encore. Sylvain Tesson a russi un livre inspir, engag qui pose in fine une seule question : quel peut-tre aujourd'hui le terrain d'expression de l'hrosme ?

C'est de Moscou que Tesson avec ses deux compres franais Gras et Goisque et ses deux amis russes Vitaly et Vassili s'lance sur la parcours de la Retraite de Russie, Borodino, la Berezina, Smolensk, Vilnius pour suivre ensuite les traces du voyages retour de Napolon jusqu' Paris : Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomtres aux soldats de Napolon ? A leurs fantmes. A leur sacrifice. En France, tout le monde se fout des Grognards. Ils sont tous occups avec leur calendrier maya. Ils parlent de la fin du monde sans savoir que leur monde est dj mort .

L'auteur fait tat de la thorie de son ami Gras sur les hauts lieux (hauts lieux de la tragdie, hauts lieux spirituels, hauts lieux gographiques, hauts lieux du souvenir, hauts lieux de la cration, hauts lieux hraclitens), mais c'est de son ct obsd par les souffrances endures par prs d'un million d'hommes que Tesson se lance dans cette folle aventure et de toutes ces horreurs qu'il sait qu'il aura du mal oublier, force de les toucher chaque tape de plus prs. Il ne s'en rend compte qu'une fois parvenu en Lituanie : Les soldats oublis du charnier de Siaures miestelis avaient t inhums dans le cimetire en 2003. Pour la premire fois, nous abordions un lieu tangible de la Retraite, un espace qui n'tait point seulement un dcor du souvenir ou un thtre historique. Il y avait sous cette neige les ossements des hommes dont nous suivions les traces depuis Moscou. Nous cessions de courir aprs les spectres. Nous nous tenions devant leurs restes .

Faire la route dans le froid et dans la boue est galement l'occasion de plaisirs plus lgers : Ce voyage tait certes une faon de rendre les honneurs aux mnes du sergent Bourgogne et du prince Eugne, mais aussi une occasion de se jeter de nids-de-poule en bistrots avec deux de nos frres de l'Est pour sceller l'amour de la Russie, des routes dfonces et des matins glacs lavant les nuits d'ivresse . Il donne aussi l'occasion l'auteur d'exprimer son admiration pour le peuple russe : nous aimons ces Russes. Chez nous, l'opinion commune les mprisait. La presse les tenait, au mieux, pour des brutes cheveux plats, incapables d'apprcier les murs aimables des peuplades du Caucase ou les subtilits de la social-dmocratie et, au pire, pour un ramassis de Semi-Asiates aux yeux bleus mritant amplement la brutalit des strates sous le joug desquels ils s'alcoolisaient au cognac armnien pendant que leur femmes rvaient de tapiner Nice. Ils sortaient de soixante-dix ans de joug sovitique. Ils avaient subi dix annes d'anarchie eltsinienne. Aujourd'hui, ils se revanchaient du sicle rouge, revenant grands pas sur l'chiquier mondial. Ils disaient que des choses que nous jugions affreuses : ils taient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des ides patriotiques, ils plbiscitaient leur prsident, souhaitaient rsister l'hgmonie de l'OTAN et opposaient l'ide de l'Eurasie aux effets trs sensibles de l'euro-atlantisme. En outre, ils ne pensaient pas que les Etats-Unis avaient vocation s'impatroniser dans les marches de l'ex-URSS. Pouah! Ils taient devenus infrquentables .

En filigrane et au travers des sicles, la prsence de Napolon qui ne manque pas de fasciner Tesson : Le spectacle tait trange de ces narques du XXIe sicle, clapotant dans l'entre-soi et la cooptation et dgoisant sur Le Mal napolonien sans reconnatre que l'Empereur avait su donner une forme civile et administrative aux lans abstraits des Lumires .

Pour terminer, une anecdote racont par Tesson rsume trs bien l'esprit de son livre, lorsque face au monument aux morts franais de la Brzina, il raconte : Le monument me fit penser cette journaliste de tlvision, qui j'annonais en direct, quelques mois plus tt, mon dsir de reprendre l'itinraire de la Retraite et de passer la Brzina : Napolon ? La Brzina ? Tout cela n'est pas trs glorieux , commenta-t-elle. L, devant la rivire tombale, les mots que j'aurais d lui jeter me vinrent aux lvres. Mais j'avais t encore une fois victime de l'esprit d'escalier. Vraiment chre amie ? Pas de gloire chez les pontonniers qui acceptrent la mort pour que passent leurs camarades ; chez Ebl, le gnral aux cheveux gris, qui, sous la canonnade, traversa plusieurs fois le pont pour rendre compte l'Empereur de l'avance du sauvetage et mourut d'puisement quelques jours plus tard ? Pas de gloire chez Larrey, le chirurgien en chef qui fit d'innombrables allers-retours d'une rive l'autre pour sauver son matriel opratoire, chez Bourgogne qui donna sa peau d'ours un soldat grelottant, chez ces hommes du gnie qui jetaient des cordes aux malheureux tombs l'eau, chez ces femmes dont Bourgogne crit qu'elles faisaient honte certains hommes, supportant avec un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles elles taient assujetties ? Et chez cet Empereur qui sauva quarante mille de ses hommes et dont les Russes juraient trois jours auparavant qu'il n'y avait pas une chance sur un million de leur chapper ? Qu'est-ce que la gloire pour vous madame, sinon la conjuration de l'horreur par les hauts faits ? Au lieu de cela, j'avais bredouill : Oui, euh, mais tout de mme .

Il y a des livres dont on sait, aprs seulement quelques pages, qu'ils vont vous transporter (au sens propre comme au sens figur). C'est le cas de Berezina , de Sylvain Tesson. Arriv aux Invalides et la 200 et dernire page, il ne me vient qu'un mot : Merci.

F.B.

Sylvain Tesson, Berezina, Gurin, 199 pages


Outre-Terre, de Jean-Paul Kauffmann


Outre-Terre est un livre particulirement achev et russi. Il aura fallu plusieurs annes Jean-Paul Kauffmann, son auteur, pour finaliser son voyage en famille (avec sa femme et ses deux fils) dans loblast de Kaliningrad et sur le champ de bataille dEylau, loccasion du bicentenaire de cet vnement, en fvrier 2007. Lauteur qui a beau affirmer je me sens comme un resquilleur. Je ne suis ni un reconstitueur, ni un historien. Je n'ai pas emport avec moi d'outil conceptuel, j'essaie de me faufiler parmi tous ces experts et tous ces puristes , il est parvenu avec ce livre nous restituer en vrit et avec une profondeur tonnante ce qua pu tre la bataille dEylau. Le livre de Jean-Paul Kauffmann se lit dans plusieurs registres et repose sur plusieurs points dappuis : lOutre-Terre (lancienne Prusse Orientale russifie en 1945), le colonel Chabert de Balzac, le tableau de Gros sur la bataille dEylau, lancienne glise dEylau transforme en usine et lombre omniprsente de Napolon sur cette bataille vieille de deux sicles.

La rgion de Knigsberg (dsormais Kaliningrad) est un personnage part entire. Sans lOutre-Terre je ne serai jamais revenu Eylau. Cette enclave est tout ce qui reste du monde des ogres explique lauteur fascin par un lieu aussi excentrique que les Kerguelen ou lle de Sainte Hlne, au cur de ses livres prcdents. Jean-Paul Kauffmann capte parfaitement la fameuse me russe qui plan sur cette terre qui fut pourtant prussienne pendant sept sicles et dont lglise transforme en usine constitue un parfait symbole : cette ruine industrielle rvle un trait rsolument russe : une dsagrgation parfaitement endosse. La dbcle, pas la mort. Un refus de baisser les bras. Le brio dans la dche. Mieux encore, la certitude de se surpasser dans la gabegie, la pagaille, le dsastre. Dostojevski prtend que ce nest ni lhiver ni le patriotisme qui ont eu raison de la Grande Arme en 1812, mais lincohrence, la dsorganisation de lautre camp. Napolon a fini par tre englouti par le chaos russe .

Le colonel Chabert, hros du roman ponyme de Balzac, fascine tout autant Kauffmann qui, cela transparait immdiatement, retrouve dans cet homme revenu dentre les morts, une partie de son exprience dotage coup du monde pendant trois annes. Outre-Terre est dailleurs aussi un livre introspectif dans lequel lauteur se met en question et expose sa vie familiale de manire simple et trs touchante. Quelques autres personnes finissent par faire partie de cette cellule familiale essentielle, comme Julia, linterprte russe qui accompagne lauteur pendant son voyage. Le point essentiel reste une question sans rponse : quest-ce que Jean-Paul Kauffmann est venu chercher Eylau et que va-t-il finalement y trouver.

La voil dailleurs cette bataille, raconte par petites touches, comme sous le pinceau dun matre. Kauffmann parvient nous en transmettre la fois le souffle pique et qusi-lgendaire, lorsquil voque Murat : A Eylau comme dans presque toutes les autres batailles, Murat avait coutume de slancer le premier la tte de la cavalerie, brandissant non pas un sabre mais une badine avec ce cri : En avant, direction le trou de mon cul ! Ses tenues splendides, qui permettaient lennemi de lidentifier de loin, en faisaient une cible de choix . Mais il va plus loin, en dissquant ce qui anime le cerveau du personnage central du drame qui se joue Eylau, Napolon, celui dont pourrait donner cette dfinition : lhomme qui sait toujours o il en est .

Outre-Terre , prend alors une autre ampleur, en envisageant limpossibilit de reconstituer lhistoire, de la faire revivre, de linterprter et plus encore den extraire une signification. Reste lhistoire des vivants qui ont travers cette bataille et celle des morts qui sont rest jamais enseveli sous la terre de rgion sans revoir le beau ciel de France . Kauffmann parvient ainsi capter la fois la difficult de parler encore dune bataille comme Eylau - Ne sommes-nous pas arrivs un puisement de la geste nationale et des grands vnements historiques, comme une sorte dasschement de la mmoire ? Nanmoins, dans cette lente mise sec, nen dplaise nos pleurnicheurs dune France jamais disparue, un fond subsiste, une marque en creux laisse par la trace de quelques moments et de quelques figures, une sorte de fiert - tout en dmontrant, hier comme aujourdhui, combien la trace laisse par lEmpereur a marqu la France : Napolon a refait le moral du peuple franais, c'est sa gloire la plus vraie. J'adhre totalement ce jugement de Stendhal. Redonner le moral un pays profondment traumatis et ruin, ce n'est pas rien. Mais ensuite ? .

Pour aborder lhistoire avec une telle acuit, il faut, Jean-Paul Kauffmann la bien compris, lenvisager avec une relle tendresse, mme lorsquil sagit de la boucherie dEylau , et plus encore prendre de la hauteur et monter en haut du clocher pour avoir la vue la plus large sur les lieux et les hommes. Y parvenir est une autre affaire, mme si lessai de Kauffmann est lui seul un tmoignage hors du commun. C'est galement le plus beau livre que j'ai lu au cours de l'anne coule.

F.B.

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre, Equateurs Littrature, 332 pages


Auguste le rvolutionnaire, de Pierre Renucci


Plus (et moins) qu'une biographie, Auguste, le rvolutionnaire , de Pierre Renucci, est avant tout une analyse en profondeur de l'uvre politique du premier empereur romain. Si la politique est l'art du possible, alors Auguste fut un artiste de talent, car il comprit ce que la socit attendait et il lui donna (page 282) affirme d'ailleurs l'auteur pour justifier le fil conducteur de son ouvrage crit sur un ton trs libre, parfois provocateur, mais toujours dans un style trs clair.

Le livre de Pierre Renucci est dcoup en quatre grandes parties. Il commence avec la jeunesse du petit neveu de Csar (ADVLESCENS), fils d'un notable provincial, dot d'une solide ducation, propuls sur l'avant-scne par l'assassinat des Ides de mars et le testament de son grand-oncle. Vient ensuite, dans les deux parties centrales du livre, a terrible lutte pour le pouvoir au cours le parti csarien, auquel appartient l'hritier de Csar, triomphe des Rpublicains (TRIUMVIR) puis la priode qui voit le jeune et frle Octavien se jouer et triompher de Marc Antoine (IMPERATOR CAESAR) pour devenir l'unique matre du monde romain. Les chapitres finaux (DIVVS AUGVSTVS PATER), sans doute les plus importants, dcrivent la manire dont celui qui est devenu Auguste parvient laborer, instituer et consolider un nouveau rgime capable de prsider aux destines de Rome.

L'auteur met sans cesse en avant les formidables aptitudes d'Auguste. Il insiste galement sur le pragmatisme et le sens du concret des hommes de sa gnration pour mettre fin aux traumatisantes guerres civiles : Aucun des triumvirs n'tait thoricien et n'avait dans ses cartons un projet de constitution nouvelle. La chose peut paratre surprenante un Franais qui mme s'il n'est pas spcialiste, sait que depuis la Rvolution son pays s'est offert quinze constitutions crites, dont les rdacteurs taient tout coups, srs d'uvrer pour l'ternit. Les Romains procdaient diffremment et mon avis plus intelligemment, parce qu'avec un sens aigu du concret. Au cas particulier, n'allons donc surtout pas imaginer que les triumvirs n'avaient aucune ide claire de l'volution ncessaire l'Etat qu'ils s'taient donn la charge de restaurer. Ils savaient au contraire d'o on partait et o il fallait arriver. Prcisment, leur opinion commune tait que la constitution mixte, o avaient coexist dans un subtil quilibre les trois composantes aristocratique, dmocratique et monarchique n'taient plus adapt au gouvernement d'un immense empire et que le renforcement de l'Etat passait par celui de la composante monarchique (page 101).

En spcialiste du droit et des institutions qu'il est, Pierre Renucci explique avec clart le montage institutionnel invent par Auguste, une fois seul dtenteur du pouvoir. Il parvient habilement conserver les atours de la Rpublique en se rservant imperium maius, princeps auctoritate, tribunicia potestas et sacrosanctitas sans jamais revendiquer la royaut, aspiration (relle ou imaginaire) qui avait sans doute caus l'chec et la mort de Csar. Auguste s'appuie aussi et surtout sur des qualits morales essentielles aux Romains : virtus, clementia iusticia, pietas. Le portrait que l'auteur dresse d'Auguste est finalement particulirement admiratif : Aucun des triumvirs n'tait thoricien et n'avait dans ses cartons un projet de constitution nouvelle. La chose peut paratre surprenante un Franais qui mme s'il n'est pas spcialiste, sait que depuis la Rvolution son pays s'est offert quinze constitutions crites, dont les rdacteurs taient tout coups, srs d'uvrer pour l'ternit. Les Romains procdaient diffremment et mon avis plus intelligemment, parce qu'avec un sens aigu du concret. Au cas particulier, n'allons donc surtout pas imaginer que les triumvirs n'avaient aucune ide claire de l'volution ncessaire l'Etat qu'ils s'taient donn la charge de restaurer. Ils savaient au contraire d'o on partait et o il fallait arriver. Prcisment, leur opinion commune tait que la constitution mixte, o avaient coexist dans un subtil quilibre les trois composantes aristocratique, dmocratique et monarchique n'taient plus adapt au gouvernement d'un immense empire et que le renforcement de l'Etat passait par celui de la composante monarchique . N'est pas Auguste qui veut. Qui a fait mieux ? O et quand ? Quel chef inspira non seulement son peuple proprement dit mais la totalit des nations dont il avait la charge, une telle confiance et un tel dvouement ? Quel homme politique peut se vanter d'avoir donn sa russite une ampleur aussi universelle ? Il est certes arriv que des personnages charismatiques fdrent leurs nations et conquirent les voisines. Mais combien en ont ensuite obtenu la comme Auguste l'adhsion sincre ? Charlemagne avait de la trempe, mais aucune ide de ce qu'tait un Etat qu'il partagera entre ses fils comme un patrimoine national. Au XIXe sicle, on connait l'Etat, mais cette fois c'est le nationalisme qui trique les esprits. La Rvolution franaise et Napolon s'imaginrent ressusciter l'Empire auquel ils n'avaient rien compris, et ne firent que subordonner pour peu de temps des nations une autre nation. Et que dire des monstruosits nazie et communistes toutes deux fondes sur le dterminisme historique, si commode pour donner une justification scientifique leur barbarie. Si l'on ajoute ces exemples rcents les empires coloniaux des grandes puissances europennes, on remarque qu'ils ont tous en commun la domination d'un peuple sur d'autres. C'est pourquoi ils n'ont pas dur. Le succs d'Auguste tient prcisment ce qu'il a su viter le pige fatal de la domination dans lequel s'emptrait la Rpublique. A la place il ralisa cet okoumn chre aux stociens, c'est--dire cette grande communaut humaine qui transcendait mais en les respectant races et peuples. Devenu son chef, il en fit une patrie commune : Roma patria communis nostra (page 379). On sent chez l'auteur un profond respect et la mesure exacte de la porte de l'uvre augustenne.

Prenant finalement et volontairement contrepied le titre de son livre, Pierre Renucci dlivre un message fondamental sur la nature de l'Empire romain et son respect fondamental des profondes traditions d'une civilisation remarquable : Auguste est un rvolutionnaire. Pas un rvolutionnaire au sens que le monde moderne donne ce terme. Le Romain n'est ni Robespierre ni Lnine, il n'a pas prtendu faire table rase des donnes fondamentales de la socit, ni changer l'Homme. Sans doute est-ce pour cela que son uvre a t accepte par une longue suite de gnrations regroupes dans une multitude de peuples si diffrents les uns des autres (page 9). On ne regrettera in fine que le peu de pages consacr l'homme Auguste et sa personnalit. De ce point de vue le livre fournit autant de dtails, voir plus, sur Csar, Marc-Antoine, Brutus ou Cicron. Ce n'est qu'en s'attachant aux problmes de succession auxquels a d faire face Auguste que Renucci donne finalement les cls pour comprendre de ce grand homme.

F.B.

Pierre Renucci, Auguste le rvolutionnaire, Boutique de l'Histoire, 390 pages


Louis XVI, de Jean-Christian Petitfils


La biographie de Louis XVI crite par Jean-Christian Petitfils est la fois un ouvrage de sciences politiques et de d'analyses historiques. L'auteur s'attache toutes les priodes de la vie de celui qu'il appelle Louis le Taciturne, notamment son enfance et son ducation, pour dcrypter ensuite le parcours politique particulirement sem d'embuches que lui a propos le destin : Jamais il ne comprit la force d'un mot, la puissance symbolique d'un geste, l'efficacit d'une mise en scne. Erreur d'ducation, assurment, mais quel prince, lev dans la tradition, aurait t apte saisir d'instinct les formes nouvelles de la communication ? (page 982).

Petifils nous transporte tout d'abord dans les dernires annes du long rgne de Louis XV pour apprendre connatre Louis Auguste, son deuxime petit-fils et futur Louis XVI, lev dans l'ombre maladive de son frre an, le duc de Bourgogne qui mourra g seulement de 10 ans . Son prcepteur, le duc de La Vauguyon est un dvot qui semble issu d'un autre temps. En 1765, c'est au autour de son pre Louis Ferdinand de s'teindre de manire prcoce. Son influence posthume, sera nanmoins trs importante sur le jeune Louis Auguste qui le remplace comme Dauphin, notamment en lui lguant une liste d'hommes de confiance pour son rgne futur mais en laissant son fils bien seul sous la seule influence de La Vauguyon. Vient le temps du mariage avec la jeune archiduchesse autrichienne Antonia (Marie-Antoinette) et les fameuses difficults techniques du jeune couple consommer son union.

Avec l'arrive de Louis XVI sur le trne, l'ge de 20 ans, surgissent immdiatement les premires difficults et le choix un peu malheureux de rappeler Maurepas qui figurait avec le plus autoritaire Machault sur la liste lgue par son pre. Le conseiller du jeune roi affiche les mmes qualits et surtout les mmes dfauts que son royal lve et ne l'aiderait gure affirmer son autorit. La premire uvre de Maurepas et de convaincre Louis XVI de renvoyer les ministres de son grand pre (D'Aiguillon, Terray et surtout Maupeou) puis de rappeler les Parlements dont son prdcesseur avait enfin russit briser l'influence conservatrice : Le jeune homme venait de commettre la premire grande erreur de son rgne, celle de relever de ses ruines une force d'opposition arrogante, enivre d'un esprit de revanche, qui allait contrecarrer les indispensables efforts de rnovation de la monarchie qu'il dsirait (page 186).

C'est l que la biographie de Louis XVI de Petitfils prend rsolument la tournure d'une mthodique analyse de sciences politiques. Sa ligne directrice est de dmontrer comment le roi, intelligent et convaincu des rformes ncessaires les a laisser chouer les unes aprs les autres, en tant trop vellitaire et respectueux des usages. Car l'poque est complexe et les ides nouvelles taient parfois des ides anciennes, trs anciennes, ressurgissant la faveur d'une sensibilit prromantique nourrie de nostalgies gothiques . Dans cette mallabilit idologique, rgression et modernit allaient de pair. On pouvait tre la fois libral et rtrograde, progressiste et ractionnaire, ouvert d'esprit et farouchement accroch ses privilges. Cette union des Lumires et du libralisme aristocratique, presque totalement nglige des historiens, fut l'un des principaux ressorts de la crise finale de l'Ancien Rgime (page 140). Vient tout d'abord la brve tentative de despotisme clair anime par Turgot, puis celle de la monarchie aristocratique avec Necker et enfin la plus concrte rnovation de la monarchie administrative avec Calonne. Mais, aprs une priode de relative russite, de 1774 1787 avec notamment la revanche militaire face l'Angleterre et le Trait de Versailles qui sanctionne le succs du soutien de la France l'indpendance des Etats-Unis d'Amrique, la crise majeure du rgne va tout emporter.

Le point de dpart vient sans doute de l'incapacit du roi assurer le succs des rformes de Calonne dont il tait convaincu de l'utilit vitale : il parait plus logique et surtout plus fructueux de considrer que la Rvolution franaise dbuta l't 1786 par cette Rvolution royale , contre laquelle se dressa immdiatement une Contre-Rvolution , prenant la forme d'une fronde aristocratique et clricale, bientt relaye par une vigoureuse fronde parlementaire. La question reste de savoir sur cet pisode majeur aurait pu dboucher sur une rvolution sans la Rvolution , pour reprendre l'expression de Michel Vovelle (page 533). Le rappel de Necker va s'avrer catastrophique, en privilgiant la satisfaction de l'opinion contre l'intrt du peuple : l'astucieux banquier de Genve avait tous les moyens de faire monter les enchres. Il ne s'en priva pas. Il voulait tout ou rien. Il eut tout. Telle tait la situation en cet t 1788, alors que le pays entier semblait s'tre ligu contre l'Etat Royal. Le Parlement, la noblesse et le clerg ont os rsister au roi, disait prophtiquement Lamoignon : avant deux annes, il n'y aura plus ni Parlement, ni noblesse, ni clerg . Sans doute n'tait-il pas assez visionnaire pour annoncer qu'avant quatre ans, il n'y aurait galement plus de roi... (page 608).

La dernire partie du livre, consacre aux quatre dernires annes de la vie de Louis XVI, est poignante. L'auteur explique trs clairement l'impact de l'entre en politique tardive de Marie-Antoinette, pour aider son mari qui semblait rsign, aprs avec avoir selon lui tout essay la dsunion du Conseil du Roi et l'instabilit ministriel chronique. Puis vient l'irrsistible glissade qui emporte le roi, le serment du jeu de Paume, la maladroite raction royale du 23 juin 1789, les journe d'octobre, l'impossible position du Roi des Franais, le voyage de Montmdy , la journe du 10 aot 1792, le roi prisonnier, le roi accus et enfin le roi condamn mort. La lecture de ces pages met en lumire un point de vue, dont je suis personnellement convaincu depuis longtemps, que la France a rat sa Rvolution : En posant le problme en termes de mtaphysiques , de souverainet et de monopole de la lgitimit, le mouvement rvolutionnaire s'tait interdit une rvolution pacifique vers la dmocratie moderne, comme l'avait fait par exemple, un sicle plus tt, le Royaume-Uni avec le Bill of Rights, qui fixait concrtement - sans rflexion abstraite sur le source originelle de l'autorit - des limites au pouvoir royal, milites qui volurent ensuite au fil du temps, avec la socit elle-mme. Aujourd'hui encore, la reine en son Parlement, c'est dire au milieu de ses conseillers, est considre comme souveraine et source de tous les pouvoirs (the Fountain of powers). La fiction monarchique, avec sa connotation mdivale, sert de support virtuel la ralit dmocratique, l'une des plus solides au monde. La rvolution amricaine, avec sa Constitution fdrale de 1787 et sa stricte sparation des pouvoir, sut pareillement viter les flots de sang. Il est vrai qu'elle se droula dans une socit nouvelle, dgage d'un systme de castes rigides (page 676). Louis XVI n'est pas exempt de fautes, loin s'en faut dans cet chec, comme le fait remarquer l'auteur dans sa conclusion : En politique, la bont dsarme mne la catastrophe. Chez un prince, la lecture de Fnelon ne dispense pas de celle de Machiavel... La perfection vanglique, crira Charles de Gaulle, ne conduit pas l'Empire .

L'analyse post-mortem de l'hritage laiss par Louis XVI est galement envisage avec beaucoup de recul par l'auteur dans les pages finales de la biographie. Celui qui aurait sans doute t le roi idal d'une monarchie constitutionnelle quilibre, a finalement t transform en bouc missaire (comme dans les socits archaques, voir ce que dit Ren Girard ce sujet) et sera immol par la Rpublique naissante d'une France qui se divisa comme jamais, ainsi que le seront 74 des 361 rgicides qui s'entre-turent avec entrain aprs sa disparition. Ambigu, complexe, introverti et impntrable, Louis XVI n'a selon Petitfils jamais t soutenu par ceux qui auraient naturellement du le faire. Sa modestie, son dsir de paix civile, son amour du peuple mais aussi ses connaissances navales ne se seront finalement de manire clatante que lors de son voyage Cherbourg en 1786. Sa mort, pleine de courage, de dignit, voire mme de sublime grandeur, ne fait nanmoins pas oublier qu'il a err, l ou, en tant que prince chrtien, il aurait d ds le dpart montrer plus de discernement et de fermet .

Cette biographie magistrale de Louis XVI, crite dans une langue merveilleuse, est en tout cas palpitante et passionnante lire de bout en bout, elle ne cde jamais la moindre facilit ni au moindre raccourci, c'est l tout le talent de son auteur.

F.B.

Jean-Christian Petifils, Louis XVI, Perrin, 1114 pages


1515 Marignan, d'Amable Sablon du Corail


Le 1515 Marignan , d'Amable Sablon du Corail est un gros volume de 510 pages consacr, en prvision de son 500e anniversaire, une date et une bataille emblmatiques de l'histoire de France telle qu'elle nous ft longtemps conte

Si le thme du livre et son champ d'investigation - l'histoire bataille - semblent trs classiques, l'auteur n'en a pas moins ralis un ouvrage trs moderne, dans le bon sens du terme, en intgrant dans son rcit et ses analyses personnelles tous les ingrdients d'une recherche mticuleuse, complte et prenant suffisamment de hauteur de recul pour donner tout sa signification cet vnement de deux jours.

Aprs avoir trs rapidement dress le portrait de la France, de la Suisse et de l'Italie au dbut du XVIe sicle, Amable du Corail nous emmne dans ses premiers chapitres la dcouverte des armes des futurs adversaires. Si les compagnies d'ordonnances franaises sont bien connues avec leurs lances de 6 hommes (un homme d'armes, deux archers monts, un coutilier et deux valets), les particularismes des guerriers suisses (l'auteur prfre volontairement ce terme celui de soldat pour les caractriser) qui s'inscrivent dans une vritable culture de la violence le sont moins. L'auteur dresse alors la liste des points forts et des points faibles de chacun : des piquiers et de hallebardiers tourns vers l'offensive en toutes circonstances et un moral de vainqueur (au sens que lui donne Ardant du Picq) chez les Confdrs ; une excellente cavalerie, une artillerie moderne et des ressources fiscales suprieures tous leurs adversaires chez les Franais.

Les chapitres suivant abordent les manuvres opratives, le franchissement par un itinraire inattendu des Alpes par Franois Ier ou la surprise de Villafranca, et sans doute plus encore, les manuvres diplomatiques qui se poursuivent jusqu' la veille de la bataille. Un des points que le livre met le mieux en valeur est l'extrme division qui rgne alors entre les cantons helvtiques et leurs contingents dploys en Italie, leur attitude partage vis--vis du royaume de France ainsi, enfin, que le rle dcisif du cardinal de Sion, Matthus Schiner, pour les convaincre de livrer finalement bataille aux franais.

Le rcit trs vocateur et trs prcis des combats et du droulement de la bataille constitue le plat de rsistance de l'ouvrage. L'auteur a la trs bonne ide d'entrecouper son rcit chronologique des vnements par quelques aparts thmatiques sur les chevaux, le harnois blanc, la place du roi dans la bataille, la faon dont les Suisses manient piques et hallebardes et les franais leurs lances, l'efficacit des arquebuses ou encore sur l'origine et la tenue au combat des bandes noires de lansquenets mercenaires. Tout cela est rdig sur un ton particulirement plaisant et souvent non dnu d'humour qui se caractrise par un rigueur historique de tous les instants, grce l'exploitation de textes ou d'archives dont les rfrences sont cites rgulirement en notes.

Victoire brillante d'un jeune roi affable et dynamique, Marignan ne tmoigne pas pour autant des suites d'un rgne qui sera beaucoup plus difficile et contrast. 1515 Marignan permet en tout cas de comprendre en profondeur ses enjeux et son droulement, tout comme son exploitation mthodique par la propagande royale au service de Franois Ier. L'autre mrite de l'ouvrage est de nous plonger concrtement au cur de la bataille et de sa violence dont la ralit peut aujourd'hui nous paratre si trangre. La conclusion nous claire enfin sur les multiples leons de Marignan : l'importance de l'argent pour faire la guerre, les codes de l'honneur ou l'essoufflement des modles militaires suisses et franais. Le livre s'achve sur la brve vocation de quelques destins individuels.

F.B.

Amable Sablon du Corail, 1515 Marignan, Tallandier, 510 pages


La France pouvait-elle gagner en 1870 ?, d'Antoine Reverchon


Edit dans la collection Mystres de la guerre , le livre d'Antoine Reverchon intitul La France pouvait-elle gagner en 1870 ? s'attache justement lever toutes les parts d'ombres qui planent sur ce premier conflit majeur de l're industrielle en Europe et sur son issue.

L'auteur l'affirme trs clairement dans son introduction : son travail ne relve pas de l'uchronie classique. Il ne s'agit pas en effet pour lui dvelopper un rcit d'histoire alternative et crdible, mais plutt d'explorer, comme le font souvent les joueurs d'histoire avec leurs jeux de simulation, des alternatives concrtes au droulement des vnements rels. Louvrage propose donc une uchronie particulire, au sens quelle ne change pas un seul des vnements concrets mais de montre que le cadre matriel et mental permettait des innovations qui, dans la ralit nont pas exist mais auraient pu exister. Le ressort principal du texte est donc l'valuation de scnarios dcoulant de changements de choix stratgiques, opratifs ou tactiques tout en conservant les plus strictes contraintes qui sont celles des hommes de l'poque.

Passons rapidement sur les deux premiers chapitres dont la fonction est de dcrire prcisment les armes en prsence, leurs atouts et leurs faiblesses respectives, de comparer leurs doctrines tactiques et de donner un rcit assez court, mais complet, des vnements rels. L'auteur dresse ici de manire trs claire l'tat des lieux et ses consquences sur le terrain. Parmi les points cits, la supriorit numrique des Allemands (Prussiens et leurs allis), l'avantage technique que confre le fusil Chassepot aux Franais apparaissent comme les plus dterminants. Viennent ensuite la porte plus grande de l'artillerie allemande (canons chargs par la culasse) que celle de l'artillerie franaise qui ne profite gure d'une autre innovation la mitrailleuse Reffye utilise uniquement en accompagnement des batteries d'artillerie de campagne.

La suite de l'ouvrage est naturellement la plus originale. Antoine Reverchon y dcline un scnario tactique et un scnario oprationnel mettant en lumire les leons que l'arme franaise aurait pu tirer des faiblesses ennemies mises en vidences par les premiers combats. Les options tactiques - dispositifs dfensifs avec tranche et emploi des mitrailleuses Reffye en premire ligne avec l'infanterie sont sans doutes les moins probables. En effet, lorsque l'on sait que les gnraux de la guerre de Scession, moins de dix annes plus tt, n'ont pas tires d'enseignement des batailles avant les tous derniers moins de la guerre (tranches autour de Petersburg) et que les chefs des armes de 1870 n'ont pas non plus exploit les informations des observateurs envoy en Amrique, on peut tre dubitatif sur des changements au bout de quelques semaines, voire de quelques mois. Si lide de la tranche figurait bel et bien dans le rglement de linfanterie dict sous le marchal Niel aprs la guerre de Crime (il est demand aux troupes de creuser des tranches-abris sur les positions dfensives sur le champ de bataille) les pelles ne sont mme distribues aux soldats cet effet. Aprs la mort de Niel et son remplacement par Leboeuf, cet lment du rglement est dailleurs nglig dans les manuvres et par les officiers (qui le jugent contraire lhonneur ). Le What if ? opratif, bas sur un repli organis de l'arme de Napolon III devant Paris, vitant ainsi le dsastre fatal de Sedan est quant lui la fois trs pertinent et pleins d'enseignements (dans ses limites, car il aurait sans doute permis au mieux un match nul, comme le suggre l'auteur).

Le livre se termine sur une analyse particulirement complte des efforts de la Dfense nationale, aprs la chute de l'empire : rcit des campagnes historiques et leons extraire de celle-ci. En partant de ses lments Antoine Reverchon explore deux options stratgiques alternatives : une offensive de l'arme de la Loire mieux organise et surtout mieux coordonne avec les efforts de l'arme de paris ; une offensive concentrique coordonne des toutes les armes de provinces (avec notamment une action sur les lignes de ravitaillement allemandes plus efficace). Ces scnarios reprennent aussi les hypothses d'volution des doctrines tactiques et opratives nonces dans les chapitres prcdents pour permettre d'valuer leurs rsultats. Dans les deux cas, l'objectif politique est d'amener la Prusse ngocier et accepter une sorte de paix blanche, assortie de garanties.

La France pouvait-elle gagner en 1870 ? , crit dans un style trs clair, est un livre qui atteint les objectifs qu'il s'tait fix. Il va mme un peu au-del en voquant les consquences possibles d'une autre issue de la guerre de 1870 sur les futures guerres mondiales du XXe sicle. Les hypothses avances le sont de manires prcises et avec un souci constant de faire rfrence concrte au monde historique rel (par exemple dans l'nonc des units et le calendrier de leur emploi). Le rle possible de certain gnraux on pense Trochu ou Bazaine est lui aussi tabli l'aune de leurs caractres, de leurs capacits et de leurs penchants politiques. La hirarchisation des alternatives l'histoire en fonction des chelles (au niveau tactique, opratif, stratgique, ou diplomatique) est sans doute une des meilleures ides du livre. Certains chapitres sont par contre trs techniques et rdigs dans un style assez difficile (accumulation de chiffres, de dates, de numros d'units etc.) qui, pour le moins, ncessite un lecteur trs attentive et le soutien d'une carte. De ce ct aussi, quelques schma supplmentaires aurait sans doute permis une comprhension plus facile des scnarios analyss. Il reste saluer l'initiative d'un tel ouvrage qui ouvre une historiographie du conflit, souvent trs acadmique, vers d'autres mthodes et d'autres horizons souvent ngligs en France.

F.B.

Antoine Reverchon, La France pouvait-elle gagner en 1870 ?, Economica, 192 pages


La guerre romaine, de Yann Le Bohec


La guerre romaine, 58 av. J.-C.-235 apr. J.C. , de Yann Le Bohec, est un livre important. Relativement bref et concis, il dresse nanmoins un tableau particulirement riche et complet de son sujet. Lauteur fait le point, dans une premire partie relativement classique, sur larme romaine en tant quinstitution, sur sa composition et sur son organisation.

Le Bohec, et cest l que son livre prend plus dampleur, sattache ensuite analyser les emplois tactiques, opratifs et stratgiques des lgions et de leurs auxiliaires. Il voque notamment la facies victoriae dcrite par Tacite, expression que lon retrouve rcemment, presque lidentique, chez l'historien britannique John Keegan avec sa Face of Battle . A l'autre extrmit du spectre de son tude, l'auteur en vient envisager galement ce qu'il appelle la mtastratgie : le regard que portent les philosophes sur la guerre. Pour Le Bohec, lapport des lgionnaires lEmpire est immense : Quant aux soldats, en fin de compte, ils ont jou un rle trs important dans les provinces de garnisons, c'est--dire dans les rgions frontalires. Ils ont entour l'empire d'une ceinture de prosprit et de romanit ; ou encore, suant et souffrant pour l'Etat, combattant pour l'empire, les lgionnaires se considraient comme les seuls vrais citoyens romains (et d'ailleurs c'est sans doute bien ce qu'ils taient : les seuls). Pour eux les prtoriens et les habitants de la Ville, n'taient que des dgnrs, soucieux de leurs loisirs et de leur nourriture . Lauteur se plait ensuite mettre en valeur les qualits des lgionnaires, et notamment la notion de discipline, chre aux Romains dans ses deux acceptations : le sens du mtier (de soldat) et lobissance.

Si Le Bohec rfute le lemploi du terme grande stratgie pour lEmpire romain, il ne rejette pas pour autant l'ensemble des thses d'Edward Luttwak relatives la grande guerre . Pour la petite guerre , l'auteur fait notamment rfrence aux travaux de David Galula et dHerv Couteau-Bgarie pour expliquer lusage que Rome en a fait, notamment dans une dimension de contre-gurilla, cruelle mais efficace.

Louvrage de Le Bohec est galement remarquable de par son souci permanent de donner chaque mot son vrai sens. Il signale par exemple, que lemploi du mot attrition est sans doute erron lorsquil s'agit dun tat dans lequel seul un des deux belligrants est cras. Il indique aussi que le terme limes ntait pas en usage dans lEmpire o lon parlait de fines (frontires) ou de ripa (quand la frontire est matrialise par un fleuve).

Enfin, le texte de Le Bohec laisse un peu place un humour au second degr trs rjouissant et quelques tonitruantes remises en causes : le visage de Trajan comme gnral est ainsi qualifi de celui de la mdiocrit habille par une habile propagande , lauteur lui prfrant les grands organisateurs et rformateurs que furent Auguste ou Septime Svre. Sa conclusion tient en un mot : adaptabilit. Pour l'auteur, l'explication des succs de l'arme romaine tient une question de mentalit collective, une tonnante adaptabilit. Nous avons vu plus haut combien les Romains taient respectueux des coutumes. C'est que les hommes de l'Antiquit taient, comme tous leurs semblables jusqu' la Renaissance, fondamentalement conservateurs .

F.B.

Yann Le Bohec, La guerre romaine, 58 avant J.-C. - 235 aprs J.-C., Tallandier, 447 pages


Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, de Johan Huizinga et Wargames from Gladiators to Gigabytes, de Martin Van Creveld


Deux livres, le premier ancien et en franais le second rcent et en anglais, abordent chacun leur manire l'histoire du jeu en gnral, et celle du jeu de guerre en particulier, comme une forme essentielle de la culture hulaine.

Homo Ludens , crit en 1938 par l'historien nerlandais Johan Huizinga est aujourd'hui un classique d'une profondeur historique et d'une clart prophtique. Pour l'auteur, l'homme est un Homo Ludens plus qu'il n'est un Homo Sapiens . Le jeu dans toutes ses formes est pour lui plus ancien que la culture, il est tout simplement constitutif de cette dernire.

Huizinga dveloppe tous les lments qui permettent de comprendre la nature du jeu et sa signification, pointant ensuite son aspect comptitif, mais source d'change, dans les fameux potlatch que Claude Lvi-Strauss avait galement si bien analys. Viennent ensuite les questions des liens entre le jeu la guerre et les mythes : La notion de guerre n'apparait en somme que lorsque qu'une situation spciale, grave, d'hostilit gnral se trouve distingue des querelles individuelles et, jusqu' un certain point, des brouilles de famille. Semblable distinction place la guerre non seulement non seulement dans la sphre sacre mais aussi dans la sphre agonale. Ainsi la guerre est leve au niveau d'une cause religieuse, d'une confrontation gnrale des forces et d'un dcret du destin ; en bref, elle est englobe dans ce domaine o le droit, le destin et le prestige se trouvent confondus. Ainsi, elle entre dans la sphre de l'honneur (page 138) ; Le mythe, quelle qu'en soit la forme transmise, est toujours posie. Il relate, avec les moyens de l'imagination, des vnements qu'on reprsente comme rellement survenus. Il peut tre charg du sens le plus profond et le plus religieux. Il exprime peut-tre des rapports, rationnellement indescriptibles. En dpit du caractre sacr et mystique, propre au mythe dans la phase de culture laquelle il rpond, tout en admettant qu'il fut accept avec une sincrit absolue, il est permis de se demander si un mythe peut jamais tre qualifi de tout fait srieux. Il l'est pour autant que la posie puisse l'tre. Avec tout ce qui outrepasse les bornes du jugement logique, posie et mythe se meuvent dans le domaine du jeu. Ce qui ne signifie pas : dans le domaine infrieur. Il peut arriver que le mythe, en se jouant, atteigne des sommets inaccessibles la raison (page 184).

Mais c'est dans l'analyse du couple jeu-srieux, dans toutes les dimensions de la culture, que le livre d'Huizinga prend toute sa porte. L'auteur passe en effet en revue la profonde marque agonale qui caractrise la sagesse, la posie, l'imagination au sens large, la philosophie et finalement la plupart des disciplines artistiques. Il propose ensuite une analyse critique des civilisations historiques sous l'angle du jeu. Frapp par les drives du monde de la premire moiti du XXe sicle qui est le sien Huizinga affirme que La surestimation du facteur conomique dans la socit et dans l'esprit humain tait, en un sens, le fruit naturel du rationalisme et de l'utilitarisme qui avaient tu le mystre et dclar, l'homme affranchi de faute et de pch. On avait oubli, cependant, de l'affranchir de la sottise et de la mesquinerie, et il apparut apte et dispos faire le salut du monde l'image de sa propre banalit (page 264) et voit malheureusement la guerre apparatre dsormais sous un nouveau jour Par la perfection de ses moyens, la guerre est devenue l'ultima ratio, une ultima rabies. Dans la politique d'aujourd'hui, qui se base sur une extrme prvoyance - et s'il le faut - sur une extrme prparation du combat, on reconnatra difficilement l'ombre de la vieille habitude ludique. Tout ce qui relie la guerre la solennit du jeu lui a galement fait perdre sa place en tant qu'lment de culture (page 288).

La conclusion de l'ouvrage est entirement centre sur le dilemme jeu-srieux, avec pour exemple les volutions professionnelles du sport ou de certains jeu la mode : La place du bridge dans la vie contemporaine indique en apparence un renforcement inou de l'lment ludique dans notre culture. En ralit, tel n'est pas le cas. Pour jouer vraiment, l'homme doit redevenir un enfant pendant la dure de son jeu. Peut-on constater ce phnomne dans la pratique d'un pareil jeu d'esprit raffin l'extrme ? Faute d'une rponse positive, le jeu se trouve alors dpourvue de sa qualit essentielle (page 273). Reste nanmoins la valeur universelle du jeu, action libre, sentie comme fictive et situe en dehors de la vie courante et qui peut tant apporter au joueur : Tout nonc d'un jugement dcisif n'est pas reconnu pour tout fait concluant dans la conscience personnelle. A ce point o le jugement chancelle, s'vanouit le sentiment du srieux absolu. Au lieu du Tout est vanit millnaire, un Tout est jeu, d'un accent un peu plus positif, s'impose peut-tre alors. Cela ne paratra que mtaphore bon march, que pure impuissance de l'esprit. Pourtant, c'est l la sagesse laquelle Platon avait atteint, lorsqu'il nommait l'homme un jouet des dieux. Par un dtour trange, la pense retourne au Livre des Proverbes. L, la Sagesse Eternelle, source de justice et d'autorit, dit cavant toute cration elle jouait la face de Dieu pour le divertir, et que dans le monde de son royaume terrestre elle trouvait ses divertissements parmi les enfants des hommes (page 291).

Rarement un livre avait alli aussi bien histoire, jeu et sagesse. Nous pouvons le louer pour cela.


Le dernier livre de l'historien et thoricien militaire isralien Martin Van Creveld, pour l'instant disponible uniquement en anglais, est quant lui entirement consacr aux wargames. Derrire ce terme qui nous est cher, l'auteur adopte une dfinition trs large du concept : Un wargame peut tre dfini comme un jeu de stratgie qui, bien que clairement distinct des ralits de l'art de la guerre par plusieurs de ses caractristiques, simule nanmoins quelques composantes cls de celui-ci : notamment, et assez souvent, la mort, la blessure ou la capture qui dcoule de ses lments fondateurs, c'est dire le combat .

Son travail consiste en une tude historique des nombreux dveloppements des jeux de guerre , dans une approche radicalement oppose celle de la thorie des jeux . En ce sens, son livre est assez loign de ceux de James Dunningan, Mark Herman ou plus rcemment Philip Sabin, pour se placer dans la filiation du Homo Ludens de Johan Huinzinga, en analysant la place des jeux dans les socits humaines. Van Creveld dbute son livre sur l'tude des formes que prennent les jeux de combat dans le monde animal, pour ensuite glisser vers l'analyse des combats sans armes ou des combats rituels, ouverts tous, dans l'humanit primitive, qui a ensuite volu vers les combats de champions. L'auteur consacre ensuite de trs nombreuses pages aux gladiateurs. D'abord descriptif, sur les formes diverses que prennent les spectacles organiss principalement par les Romains au cours de l'antiquit et pouvant aller jusqu' de vritables reconstitutions de batailles , l'auteur devient analytique pour explorer les fonctions des combats de gladiateurs qui s'affirment comme une preuve de pouvoir (pour l'Empereur), de pit (pour les editores qui les organisent) et une faon de faire de l'argent (pour les lanistae qui possdent et entranent les combattants). Van Creveld passe ensuite en revue toutes les formes historiques qu'ont pu prendre les wargames. Il voque ainsi, au travers de l'anecdote, du combat entre Jean de Carrouges et Jacques le Gris raconte par Froissart, comment le Jugement de Dieu se place dans le domaine de la justice. A l'inverse, les tournois mdivaux deviennent un phnomne de classes, dans lequel excellent des nobles quasi-professionnels, comme ce fut le cas de Guillaume le Marchal, dont Georges Duby a tant parl : finalement les tournois, en particulier les plus grands et les plus importants, ressemblent beaucoup d'autres formes de jeu de guerre en cela qu'ils servent un thtre socio-politique explique Van Creveld. L'auteur passe ensuite l'tude des duels, en vigueur du XVIe sicle jusqu' 1914 et de leur lien aux questions d'honneur. Avec la modernit, les mutations du wargame deviennent plus radicales : on passe de jeux avec des vrais hommes et des vraies armes des systmes de simulation moins dangereux. La rvolution des armes feu, entre 1450 et 1520 tend en effet empcher, par sa dangerosit immdiate, le wargame en grandeur relle.

Van Creveld tudie alors en dtails l'histoire de jeux de guerre plus virtuels, au premier rang desquels les checs, dont la pratique est quasi universelle. Le wargame devient aussi progressivement un exercice prparatoire la guerre. La campagne de Tannenberg de 1914 est la premire avoir t joue avant son droulement dans le monde rel. L'auteur souligne ainsi l'importance de l'cole prussienne de Kriegspiel. Aprs la Seconde Guerre Mondiale ce sont les Amricains, et surtout l'U.S. Navy, qui occupent la premire place en termes de wargames. Dans le domaine purement ludique, air soft et paintball rivalisent avec les jeux sur carte ou sur ordinateur. L'informatique fait son entre dans le monde du wargame via les simulateurs globaux de la Guerre Froide. Elle permet ensuite la mise au point de vritables simulateurs de combat et de shooting games . L'histoire, trs riche, des jeux informatiques, de Space Invaders Tank ou Call of Duty n'a pas de secrets pour l'auteur qui en profite pour voquer des problmes moraux, propos du scandale provoqu par Medal of Honor en permettant au joueur de tirer sur des troupes de son propre pays.

Le chapitre sur les femmes et les jeux de guerre est sans doute la meilleure partie du livre avec celle sur les gladiateurs. Affirmant que pour tout ce qui concerne le wargame, l'homme et la femme sont des espces diffrentes Van Creveld analyse les raisons pour lesquelles seulement 1,6% des grands matres aux checs sont des femmes qui dsertent par ailleurs le monde du jeu d'histoire sur carte. Il y voit la consquence d'un vritable choix, les femmes tant avant tout intresses par le monde rel, plus motivant que le monde virtuel, pour tisser des liens sociaux. Van Creveld conclu son livre magistral et passionnant sur le point suivant : les wargames ont de tous temps repos sur 4 fondements (religion, justice, entranement et divertissement) et ont mobilis les armes de pointe de leur temps (pes, armes feu, ordinateurs).

F.B.

Johan Huizinga, Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Tel Gallimard (2011), 292 pages
Martin Van Creveld, Wargames from Gladiators to Gigabytes, Cambridge University Press (2013), 332 pages


The First Clash, de James Lacey


The First Clash de James Lacey est consacr la bataille de Marathon, mais peut-tre plus encore aux enseignements qui peuvent tre tirs des premiers affrontements entre l'empire perse et les cits grecques d'Ionie, de la mer Ege et du continent europen.

L'auteur, et cela conditionne en grande partie le contenu de son tude, est un officier amricain qui a notamment servi dans les 82nd et 101st Airbone Divisions en Irak et en Afghanistan. De ce fait, il fait souvent rfrence sa propre exprience de combattant quand il s'agit de commenter les ralits du terrain, quelle que soit l'poque dont il est question.

Sur les 200 pages de texte de son livre, crit dans un style trs abordable, Lacey consacre les 100 premires planter le dcor et remettre dans leur contexte les vnements de l'anne 490 av. J.-C. L'auteur insiste notamment sur le rle essentiel jou par Sparte dans le refus de cder aux ambitions des Perses, cela de manire directe ou indirecte (par exemple en faisant pression sur les Egintes pour favoriser les Athniens).

Les 50 pages suivantes font tat de la prise de position courageuse et honnte de James Lacey dans le dbat sur Le modle occidental de la guerre entre son promoteur, Victor Davis Hanson et ses opposants, au premier rang desquels John Lynn. Lacey explique de manire trs pragmatique sa conversion progressive, au fil de son parcours personnel, en faveur des thses dfendues par Hanson, tout en exprimant les quelques rserves qui lui semblent ncessaires.

Enfin, les 50 dernires pages sont consacres une reconstruction la plus complte possible de la bataille de Marathon et de commentaires sur son droulement. Lacey s'intresse de prs aux aspects logistiques autant qu'aux combats et leurs suites. De manire une nouvelle fois trs concrte, il aborde ensuite les grands points de controverses qui animent les historiens qui se sont intresss la bataille de Marathon, en proposant galement son propre point de vue sur la prsence ou non de la cavalerie perse, l'identit du rel commandant de l'arme athnienne, la localisation du camp perse ou le mouvement des Perses autour du cap Sounion aprs la bataille. Le point de vue personnel le plus intressant apport par Lacey est probablement celui qu'il consacre la question de la distance sur laquelle des hoplites lourdement quips peuvent courir.

F.B.

James Lacey, The First Clash: The Miraculous Greek Victory at Marathon and Its Impact on Western Civilization, Bantam, 233 pages


Chiclana-Barrosa, 5 mars 1811, de Natalia Griffon de Pleineville


Chiclana-Barrosa, 5 mars 1811 entre par la grande porte dans la collection des batailles oublies de l'diteur Historic'One. Russe d'origine, spcialiste de la Guerre d'Espagne, sur laquelle elle a dj beaucoup crit, Natalia Griffon s'attache cette fois dcortiquer le droulement de la bataille de Chiclana-Barrosa et son impact sur le sige de Cadix, entrepris un an auparavant par les soldats du Ier corps de l'arme impriale franaise.

Le plan de ce livre de 110 pages est classique : point sur la situation stratgique et sur les forces en prsence, intentions des deux adversaires, premiers engagements, droulement des combats, pertes des deux camps et consquences de la bataille. Le volume s'achve par quelques observations de l'auteur sur la bataille et ses points les plus controverss (page 72 : la bataille de Chiclana-Barrosa a ceci de remarquable que tous les participants, Franais, Anglais et Espagnols ont clam avoir remport la victoire contre des forces suprieures ! ), et par un guide du champ de bataille, tel que l'on peut encore le visiter aujourd'hui. Des encadrs, sur une demi-page ou une page complte est consacre aux principaux chefs des deux camps. En annexes, les lecteurs les plus exigeants trouveront ordres de bataille, tableaux d'effectifs et relevs de pertes exhaustifs. Les illustrations, notamment les planches originales et en couleur de Florent Vincent sont magnifiques. A noter galement de nombreuses photos des lieux prises directement par l'auteur.

Tout l'intrt du livre vient de la prcision du rcit des vnements, avec l'appui de nombreuses citations de tmoins de ceux-ci : le lecteur peut suivre, grce un texte rigoureux, avec plusieurs cartes en appui, les mouvements de chaque bataillon, de chaque escadron ou de chaque batterie. Les oprations, pourtant complexes (les Espagnols et les Anglais sont convoys par mer pour dbarquer au sud des lignes franaises et leurs oprations, pour briser le blocus Cadix, doivent tre coordonnes avec les actions de la garnison), sont restitues avec clart et hauteur de vue. L'auteur dveloppe galement de manire trs vivante les pripties de la bataille : l'chec de la sortie depuis Cadix, ordonne trop tt par Zayas, le combat conduit sur des positions trs prilleuses par Villatte, les choix difficiles de Victor qui manque cruellement d'hommes, la blessure du gnral Ruffin, les divergences de vues entre l'Anglais Graham et l'Espagnol Lapea, l'efficacit du tir en lignes des Britanniques face aux attaques en colonnes des Franais et enfin la relation complte de l'vnement le plus emblmatique de la bataille, savoir la capture par les Irlandais du 87th regiment de l'Aigle du 8e rgiment de ligne franais.

Fait exceptionnel pour qu'il soit signal en passant, l'auteur a crit directement les deux versions de l'ouvrage - en franais et en anglais - dans un trs beau style et sans passer par une traduction.

F.B.

Natalia Griffon de Pleineville, Chiclana-Barrosa, 5 mars 1811, Historic'one, 112 pages


Wargaming for Leaders, de Mark Herman, Mark Frost et Robert Kurz


Wargaming For Leaders analyse les apports du jeu (de guerre) comme mthode de rflexion ou de planification au sein de grandes entreprises prives ou d'organisations publiques et militaires. Les trois auteurs font tat de leur exprience dans le domaine au sein du cabinet Booz Allen, et pour l'un d'entre eux (Mark Herman) en tant que crateur de plus d'une cinquantaine de wargames historiques, publis et commercialiss destination du grand public.

L'ouvrage s'appuie sur toute une srie d'exemples comments d'utilisation de ces jeux par des quipes de dcisionnaires (en gnral, plusieurs quipes par jeu). Les auteurs expliquent tout d'abord leur mthode pour mettre au point ces (war)games, le plus souvent inspire de situations l'origine militaire. L'valuation des rsultats se fait grce l'laboration de trois ensemble de dcisions cls (plus rarement cinq) couvrant chacun la simulation d'une priode de temps plus ou moins grande. Les thmes abords sont trs divers. Ils vont des recherches de solutions pour sortir de la guerre du Golfe ou pour faire voluer la stratgie de dfense du territoire amricain aprs le 11 septembre des analyses stratgiques sur les politiques nergtiques (intrt de la prospection des gaz de schiste), les plan de continuit de l'activit, les politiques de sant (gestion des pandmies) ou de scurit dans les ports amricains.

Les auteurs s'attachent montrer les particularits de la pratique du wargame qui n'a pas grand-chose voir avec celle des brainstormings ou des runions au sommet. Pour eux, le pouvoir des wargames est de cr un monde virtuel duquel les joueurs peuvent retirer des expriences, apprendre, intgrer des acquis pour leur propre processus de dcision tactique et stratgique . Le jeu devient alors un moyen de simuler les scnarios du futur pour mieux l'explorer et faciliter la prise de dcision.

Wargaming For Leaders est crit dans un anglo-amricain clair, prcis, concret et abordable. La libert de ton des auteurs est trs apprciable, tout comme le sont les rsums et les listes de retours sur exprience proposs au sein de chaque chapitre.

F.B.

Mark Herman, Mark Frost et Robert Kurz, Wargaming for Leaders, Mac Graw Hill, 275 pages


L'arme romaine sous le Haut-Empire, L'arme romaine dans la tourmente et L'arme romaine sous le Bas-Empire, de Yann Le Bohec


En trois ouvrages, Yann Le Bohec a dress l'tude la plus complete en langue franaise sur l'histoire de l'arme de la Rome impriale. Comme l'auteur se plait le rappeller, l'histoire militaire a retrouv une vritable crdibilit depuis perte d'influence des historiens imprgnis de la vulgate marxiste qui l'envisageaient avec au contraire avec certain ddain.

L'ouvrage de Yann Le Bohec consacr L'arme romaine sous le Haut-Empire (1989) est, les plus ancien des trois. Il est aussi, aujourd'hui encore, la meilleure synthse existante sur le sujet. Le grand mrite de ce livre est de partir de sources et de les expliciter pour ensuite aborder la nature et l'organisation des diffrentes units de l'arme. L'auteur se proccupe aussi de la question du recrutement, de l'exercice, de la tactique et de la stratgie. La dernire partie du livre est consacre l'histoire proprement parler de l'arme romaine du haut empire et de ses rles militaires, matriels et culturels.

Le livre est agrment de tableaux particulirement complets et bien faits qui permettent de comprendre et de suivre l'volution du nombre de lgions et leur rpartition sur les frontires de l'Empire. Le style est agrable, les schmas explicatifs trs clair. Ce livre est une belle russite, dans la ligne des ouvrages prcdents de Le Bohec. .

L'arme romaine dans la tourmente (2009), analyse de son ct la crise du IIIe sicle , au sens large du terme. En effet, l'arme romain est encore celle d'Auguste, mais son environnement, lui a totalement chang.Le Bohec, rappelant les mfaits de la focalisation de beaucoup d'historiens modernes sur la seule notion de longue dure (il signale d'ailleurs au passage que Braudel, son inventeur, l'avait mise trs justement en perspective avec les temps court et le temps moyen ), met tout d'abord en vidence la ralit de cette crise entre 230 et 285, avec un point culminant sous Gallien autour de 258. La thse de l'auteur, dfendue dans le livre de manire trs mthodique, s'articule autour de plusieurs points : une crise des finances publiques, directement lies aux augmentations exponentielles de la solde des militaires sous Septime Svre, Caracalla, Alexandre Svre et Maximin le Thrace, avec de dramatiques et invisibles (pour les gouvernements de l'poque) consquences inflationnistes ; une augmentation des prils extrieurs avec le renforcement des Germains (ligues des Francs, Alamans et des Goths, meilleurs armements) et des Iraniens (objectifs agressifs des Sassanides, arme plus efficace) ; une obligation nouvelle pour Rome de combattre sur plusieurs fronts et enfin une crise d'adaptation de l'arme romaine cette nouvelle situation.

Sur le plan strictement militaire, Yann Le Bohec, analyse la situation de faon mthodique en s'appuyant sur des tableaux listant les attaques extrieures et les guerres civiles par annes et par secteurs. Il voque aussi en dtails les changements survenus chez les ennemis de Rome et les vellits scessionnistes de certaines parties de l'Empire. Par ailleurs, l'arme romaine d'Auguste, qui a atteint son maximum d'efficacit sous Septime Svre, a ensuite t moins performante, du fait d'un recrutement moins exigeant et d'un manque d'adaptation face la monte en puissance de ses adversaires. Par ailleurs, l'auteur dmontre aussi la fiction de certaines rformes attribues Gallien (comme le concept mobile mobile ) ou Valrien, repoussant l'amlioration de la situation la politique ractionnaire (au sens premier et non pjoratif du terme) de Diocltien.

Le dernier ouvrage de la trilogie , intitul L'arme romaine sous le Bas-Empire (2006) s'ouvre de manire indite sur un cahier de 45 pages de cartes, schmas, dessins et illustrations consacrs au sujet. Bien qu'entirement en noir et blanc, cet encart, et notamment ses cartes, est particulirement utile pour faciliter la lecture des chapitres suivants.

Yann Le Bohec organise son tude en dbutant par un regard sur l'arme de Diocltien, ractionnaire plus que rformateur en matire militaire, puis sur celle de Constantin. Aprs avoir voqu leurs campagnes et celles de leurs successeurs jusqu' Julien, l'auteur rentre dans les dtails pour aborder les questions relatives aux units, au recrutement, la stratgie, aux tactiques, l'architecture militaire de cette poque. Il s'intresse galement aux ennemis de Rome, leurs mutations et leur monte en puissance. Le livre reprend ensuite un caractre chronologique en traitant des rgnes de Valentinien, Valens et leurs ultimes successeurs. La thse gnrale dveloppe par Le Bohec s'appuie sur quelques ides fortes : Les ennemis de Rome sont parvenus au IVe et Ve sicles un niveau de puissance indit, la menace des barbares, l'agressivit de leurs raids ou invasions et les ravages qu'ils ont caus ont t bien rels, les guerres civiles ont aggrav la situation, la crise conjoncturelle qui a frapp l'empire d'occident, alors que l'empire d'orient continuait s'enrichir a acclr la crise militaire et l'effondrement du premier, l'arme romaine, qui a fait face une profonde crise de recrutement des hommes de troupes comme des officiers, s'est avr de moins en moins efficace et s'est finalement dsintgre en occident, les citoyens romains ont de plus en plus laiss le soin d'autre de se battre leur place, en enfin l'empire d'orient s'est dbarrass sans vergogne de bien des barbares en les dirigeant volontairement vers l'occident.

Le style de Yann Le Bohec rend trs vivantes les 250 pages du livre. Analyses gnrales et rcits se compltent merveille et avec une grande force d'vocation, comme lorsque l'auteur signale, en marche des pages consacres aux annes postrieures la grande invasion de 406 que les chefs barbares installent leurs rsidences dans les camps romains abandonns. La persistance et l'humour avec lesquels l'auteur lutte contre la mode rcentes des rhabilitations en tout genre (des mauvais empereurs, des barbares en gnral, de l'absence de crise au sein l'empire) est par ailleurs plutt vivifiante.

Signalons in fine les rfrences bibliographiques impressionnantes qui se trouvent en fin de chacun de ces trois ouvrages, faisant d'eux un outil de travail autant qu'une rfrence incountournable sur leur sujet.

F.B.

Yann Le Bohec, L'arme romaine sous le Haut-Empire, Picard, 287 pages
Yann Le Bohec, L'arme romaine dans la tourmente, Editions du Rocher, 320 pages
Yann Le Bohec, L'arme romaine sous le Bas-Empire, Picard, 256 pages


Comment l'Occident pourrait gagner ses guerres, de Pierre-Marie Loutre


Ce qui frappe en premier lieu la lecture de Comment l'Occident pourrait gagner ses guerres , un essai de 120 pages de Pierre-Marie Loutre, c'est la dtermination de l'auteur pour assner et dfendre ces ides : pour lui, et on n'entend plus si souvent ce message, l'arme doit avant tout se proccuper de gagner les guerres au lieu de se diluer dans un rle humanitaire ou de btisseur.

Loutre analyse d'abord de manire classique les spcificits historiques de la conduite de la guerre et la manire dont l'ont envisag les pays occidentaux depuis des sicles. Il dmontre ensuite que, depuis 1945, les armes occidentales se sont prpares quasi exclusivement du fait des stratgies de dissuasion nuclaire des guerres qui n'auraient jamais lieu (des affrontements entre corps de bataille des deux blocs dans les plaines d'Allemagne) alors qu'elles n'taient ni prpares, ni quipes pour conduire avec succs les guerres auxquelles elles ont du rellement faire face (notamment pour la France, l'Indochine et l'Algrie, pour les Etats-Unis le Vietnam)..

L'auteur analyse galement les mutations des principes de la guerre rvolutionnaire depuis que l'idologie djihadiste remplac l'idologie communiste sur les principaux lieux de confrontations. Pour rpondre ces dfis auxquels sont confronts les Occidentaux, notamment en Irak puis aujourd'hui en Afghanistan, et viter une dfaite sur le long terme, Loutre propose de se rapproprier les leons et l'exprience acquise par les Franais en Indochine et en Algrie, comme l'ont dj fait en partie les Amricains, puis de dvelopper, avec les palettes d'armes et de communication nouvelles du XXIe sicle, une stratgie de guerre de contre-insurrection novatrice, mais nourrie au plus profond d'elle-mme des acquis historiques voqus plus haut..

Dans la partie, sans aucun doute la plus intressante et originale de son essai, l'auteur dcline ensuite les ressources de la guerre psychologique et des stratgies d'influence, en analysant leur rle dans les rvolutions dites colores , ou leurs avatars, qui ont eu lieu dans les rpubliques de l'ex-URSS (Gorgie, Ukraine, Kirghizstan, Bilorussie, Azerbadjan, Russie etc.) ou plus rcemment et de manire moins lisibles, dans le monde arabo-musulman. Financement, fonctionnement, rles des slogans et des logos sont ainsi dissqus, du Vietminh aux Pussy-Riot ! Citant Jacques Ellul, Loutre voque le recours au mythe simplificateur une organisation d'images capables d'voquer tous les sentiments qui correspondent aux manifestations du mouvement soutenir en vue d'une action totale que le mythe colore d'une vie intense et qui provoque l'union intuitive du sujet l'objet et des sujets entre eux . De tout ces lments, l'auteur dgage des pistes solide pour agir, ragir, rflchir et gagner des conflits, grce des stratgies actualises de contre-insurrection, qui font en grande partie dj partie de nos savoir faire, mais dont nous semblons parfois vouloir refuser l'hritage..

En annexe, l'auteur publie le texte intgral d'un discours, sublime de clart et d'intelligence prononc par De Lattre le 11 juillet 1951 la crmonie de distribution des prix du Lyce Chasseloup-Laubat d'Hano. Quelle leon !.

F.B.

Pierre-Marie Loutre, Comment l'Occident pourrait gagner ses guerres, Le Polmarque, 120 pages


Dictionnaire des batailles navales franco-anglaises et Dictionnaire des batailles terrestres franco-anglaises de la Guerre de Sept Ans, de Jean-Claude Castex


En deux dictionnaires, Jean-Claude Castex sorti de l'ombre une multitude de batailles oublies, tout en analysant galement d'autres, bien plus clbres. Son travail s'appuie sur une approche thmatique et originale des nombreux conflits qui ont oppos l'Angleterre la France.

Le premier de ces deux ouvrages avoir t publi s'intitule Dictionnaire des batailles navales franco-anglaises , et il est dj sans doute une vritable rfrence pour tous les amateurs d'histoire navale. Avec plus de 400 pages, ce dictionnaire recense toutes les batailles sur mer entre la France et l'Angleterre depuis le moyen ge jusqu'aux tragiques combats fratricides de Mers El Kbir ou Dakar (1940). Chaque bataille est prsente sous la forme d'une fiche plus ou moins longue - une page une dizaine de pages - comprenant la date de l'engagement, le lieu et la mto, les chefs et les effectifs en prsence, les stratgies ou tactiques employes, le rsum de l'action et enfin le bilan et les consquences de la bataille. Le plus souvent, une illustration ou une carte viennent enrichir le texte.

Tout en se concentrant volontairement sur les affrontements franco-anglais, ce dictionnaire tire galement son intrt de son exhaustivit et de ses excellentes rfrences bibliographiques, mentionnes chaque fois avec prcision. Le regret principal provient de l'absence d'un index, difficilement comprhensible pour un ouvrage de cette qualit. Bien que les articles soient classs par ordre alphabtique, il faut un bon moment avant de retrouver Trafalgar, ranger la lettre C pour Cap Trafalgar ! Ne boudons cependant pas de notre plaisir de se voir compter par le menu tous les succs trop souvent oublis de la Royale, notamment celui de la bataille qui marqua son apoge, Bvziers (10 juillet 1690).

Le Dictionnaire des batailles navales franco-anglaises est dit par Les Presses de l'universit de Laval, ce qui prouve s'il le fallait encore, combien les Qubcois portent une attention toute particulire l'histoire de France.

Dans son Dictionnaire des batailles terrestres franco-anglaises de la Guerre de Sept Ans de 600 pages, publi par la suite, Jean-Claude Castex analyse 115 affrontements en Europe, aux Amriques, aux Indes ou en Afrique, allant de la petite escarmouche entre quelques dizaines d'hommes des batailles ranges opposant plusieurs dizaines de milliers de soldats ou des grandes oprations de sige. Pour chaque entre, l'auteur propose une fiche d'une plusieurs pages indiquant date, localisation, contexte, chefs et effectifs en prsence, rsum de l'action, pertes et consquences de la bataille. Des illustrations ou des cartes viennent par ailleurs complter un texte trs clair et prcis.

Jean-Claude Castex, dans son introduction, livre galement sa vision de la Guerre de Sept Ans et des deux millions et demi de mort qu'elle a caus directement ou indirectement. Pour lui le grand fauteur de troubles est initialement Frdric II de Prusse. L'auteur porte un regard svre sur l'inconsquence de la diplomatie et de la grande stratgie de Louis XV qui a souvent fait la guerre sans vritable but, mais simplement par plaisir et par tradition , ce qui lui a valu de perdre un premier empire colonial franais presque livr lui-mme. Castex fait remarquer que sur 115 batailles terrestres, les Franais en ont gagn 70 et les Anglais 45. Si on se limite la Nouvelle France, les proportions sont encore plus favorables, les Franais ayant remport 24 des 38 batailles terrestres livres et les Anglais seulement 14. Mais la faiblesse navale et, selon lui, la pitre diplomatie de Louis XV ont annihil ces rsultats. Le dictionnaire montre enfin que ce sont trs souvent des troupes allemandes qui combattaient pour le compte des Britanniques.

L'ouvrage s'achve sur une analyse des consquences de la Guerre de Sept Ans sur le sort de ceux qui allaient devenir les Canadiens franais et sur deux index des batailles terrestres et navales de la Guerre de Sept Ans (l'un chronologique et l'autre alphabtique).

F.B.

Jean-Claude Castex, Dictionnaire des batailles navales franco-anglaises, Les Presses Universitaires de Laval (2004), 418 pages
Jean-Claude Castex, Dictionnaire des batailles terrestres franco-anglaises de la Guerre de Sept Ans, Les Presses Universitaires de Laval (2006), 600 pages


Une histoire moderne des croisades, de Jonathan Phillips


Avec Une histoire moderne des croisades , l'historien britannique Jonathan Phillips propose une vision globale de l'histoire des croisades et de son influence profonde sur les relations entre le monde occidental et le monde arabo-musulman.

Le livre droule tout d'abord l'histoire factuelle des croisades franques vers la Terre Sainte, de manire synthtique, mais nanmoins prcise. Les motivations des Croiss sont ainsi analyses en seulement 5 pages alors que des auteurs comme Jean Flori y ont consacrs rcemment des ouvrages entiers. Le rcit des diffrentes croisades est assez bref, mais il est trs bien crit et prsente de manire efficace et comprhensible les enjeux stratgiques de chacune..

Jonathan Phillips choisit par ailleurs de mettre en avant un certain nombre personnages emblmatiques qui chacun leur manire font prendre des virages radicaux l'ide de croisade : Mlisende, Richard Cur de Lion, Frdric III et Saint Louis d'un ct, Saladin et Baybars de l'autre. L'ouvrage fait par ailleurs preuve d'une certaine originalit en mettant systmatiquement en perspective l'histoire des croisades stricto sensu (vers le Levant) avec un spectre plus large d'oprations militaires en Espagne, dans la Baltique ou contre les Cathares. Philips s'attache aussi dmler les consquences, dans le droulement des croisades, de la lutte d'influence entre l'Eglise et la Papaut d'un ct et les souverains sculiers europens de l'autre..

Enfin, c'est probablement dans ses derniers chapitres qui portent sur l'ombre des croisades sur l'histoire mondiale que l'auteur se montre le plus novateur. Son analyse porte sur la persistance, le prolongement ou le dtournement de l'image des croisades travers les sicles et les continents. Critique et rejete avec vhmence au XVIIIe sicle, le concept de croisade fait un retour en force en Occident au XIXe sicle, tant dans les romans de Walter Scott que les expditions militaires franaises en Algrie (sous Charles X) ou en Syrie (sous Napolon III), les campagnes anglaises de Gordon au Soudan ou le voyage du Kaiser Guillaume II Jrusalem. Dans la premire moiti du XXe sicle la quasi-totalit du monde musulman passe d'ailleurs sous les coupe des puissances occidentales, donnant naissance par ricochet un nationalisme arabe tout d'abord lac (Nasser, Assas, ou Saddam Hussein) puis rcemment de plus en plus religieux et inspir par le jihad..

L'histoire des croisades de Jonathan Phillips est in fine moderne parce qu'elle nous invite, dans la ligne des recommandations politiques de Churchill, nous veiller au pass pour viter des catastrophes futures : les vnements qui se droulrent en tant de lieux et qui impliqurent tant de millions d'individus se sont inscrits dans la conscience de l'Occident chrtien et du Proche-Orient musulman. Etant donn la nature intrinsque du jihad dans l'islam, ils ne disparatront jamais, mais la croisade a pris fin () Depuis des sicles nous ne connaissons plus que l'ombre des croisades et non leur vraie forme .

F.B.

Jonathan Phillips, Une histoire moderne des croisades, Flammarion (Au fil de l'histoire), 516 pages


Naissance, vie et mort de l'Empire romain, de Yann Le Bohec


Le nouveau livre de Yann Le Bohec, intitul Naissance, vie et mort de l'Empire romain est un vritable pav (850 pages). L'objet de cet ouvrage est de tenter une nouvelle approche pour expliquer la naissance du Principat, l'volution de ses structures puis les causes de la chute de Rome et de son empire. Loin de toutes simplifications ou thses prfabriques, l'auteur prend le parti d'une vritable analyse multicritres, en abordant les unes aprs les autres toutes les composantes de la socit impriale : les dynasties successives, partir d'Auguste, et les formes de leur exercice du pouvoir, l'arme, les villes, les campagnes, les provinces, les religions, l'conomie (et la question de la production de l'nergie), enfin la grande crise qui commence au troisime sicle et ses limites.

Le Bohec se permet une totale libert de ton, exprime clairement sa pense, sur des points importants aussi bien qu' propos de petites anecdotes : L'Etat romain n'a jamais rien impos, sauf l'ordre, et surtout pas la romanisation . En associant les lites locales au pouvoir et en multipliant les citoyens romains, l'Empire assura la paix intrieure ; quant la paix extrieure, elle fut confie aux lgions. L'ordre fut renforc par de multiples moyens : le droit vitait les vendettas, les loisirs et la culture sduisaient les populations et la prosprit, lie l'ordre et la paix, justifiait l'oubli de l'indpendance. N'en dplaise quelques historiens, l'Afrique fut romanise et prospre et, pour ces raisons, elle fut un fleuron de l'empire , crit-il par exemple ds la page 14. Ou encore : En Egypte, le porc tait absent des cours de ferme parce qu'il tait considr comme impur. Quelques personnes, l'heure actuelle, proposent une explication : cette viande aurait t interdite car elle ne se conservait pas sous ce climat. C'est videmment faux : le saucisson peut-tre gard pendant des mois, ce quoi aucun aliment analogue ne peut prtendre. En fait les interdits religieux sont par dfinitions irrationnels. L'homme peut-il comprendre les exigences de Dieu ? Ou des Dieux ? . Enfin, dernier exemple : Des historiens ont rcemment fait remarque que les barbares n'taient que 100 ou 200 000, moins de 300 000 dans tous les cas, et ils ont assurs qu'ils n'taient pas mchant du tout. On nous permettra de rappeler que la guerre n'est jamais un moment de bonheur pour les peuples que la subissent et que de nombreux tmoignages vont l'encontre d'une image de barbares sympathiques .

Le livre n'est pas non plus dpourvu d'une certaine forme d'humour irrvrencieux lorsque l'auteur affirme par exemple que Les Romains n'ont jamais gal, et de loin, la bureaucratie qui dirige la France du XXIe sicle ou lorsqu'il s'attache aux travaux d'Edward Luttwak : Edward Luttwak a prsent la grande stratgie de l'empire romain dans un livre qui a t traduit dans toutes les langues et mme en franais, avec deux ditions (...) L'ouvrage fut d'abord bien accueilli, comme en tmoignent les premiers comptes rendus, tous favorables. Puis quelqu'un s'aperu que cet Amricain d'origine roumaine tait viscralement anti-communiste ; bien plus, il fut embauch par le prsident Ronald Reagan comme conseiller en matire stratgique. Aussi plusieurs historiens examinrent-ils l'ouvrage avec un il plus critique, ce qui leur permit de dcouvrir deux points faibles : l'auteur n'tait pas un antiquisant, et il avait travaill sur des ouvrages de seconde main (on ne put pourtant pas lui reprocher d'avoir fait de mauvais choix, car il avait lu de bons livres). Quelques chercheurs allrent plus loin en niant l'existence mme d'une stratgie dans l'Antiquit : les empereurs et leurs conseillers ne disposaient pas de cartes ni de documentation sur les ennemis, et leurs systme frontalier relevait tout entier de l'empirisme. Si les uns ont attaqus Edward Luttwak, d'autres le dfendent et, l'heure actuelle, la bataille fait rage .

Sur les facteurs l'origine de la mort de l'Empire, les aspects militaires son largement voqus par Le Bohec qui affirme le pouvoir politique ne pouvait pas se passer d'une arme performante ; il eut l'une des meilleures armes connues de l'histoire de l'humanit. Mais elle devint envahissante. Elle se mla des affaires de l'Etat, et surtout elle obtint des salaires qui ruinrent les finances publiques . Il pointe ainsi les augmentations de la solde des lgionnaires, sous Domitien, mais ensuite et surtout sous Septime Svre et Caracalla, puis Maximin le Thrace : Enrichissez-les soldats et moquez-vous du reste aurait dit Septime Svre ses fils. L'auteur montre le relchement qui gagne l'arme, symbolis par la dcision d'Alexandre Svre d'allger le paquetage des lgionnaires au moment mme o les Perses Sassanides (infanterie lourde) et des Germains (ligues et amlioration de l'armement) font leur rvolution militaire et deviennent autrement plus redoutable que dans le passe. A cette cause de dclin visible, s'ajoute celle invisible de l'inflation galopante qui gagne l'Empire au IIIe sicle. Le Bohec rappelle enfin que l'esclavage ne reprsentait pas la principale force de production de l'poque (...) Les historiens actuels, en gnral dgags du credo marxiste, admettent que les esclaves ne reprsentaient que 10% environ de la population totale .

Enfin, Le Bohec, tout en montrant l'importance de la longue dure se fait aussi rappeler l'importance dcisive de certains vnements ou certaines dcisions, souvent minimise par d'autres historiens, et la rapidit de l'volution de l'Empire en consquences : l'importance du facteur militaire (systmatiquement sous estim en France), le partage dfinitif en deux empires, la rsignation laisser s'installer dfinitivement des peuples germaniques au complet dans l'Empire ou l'ampleur indite des dvastations de la grande invasion conscutive au franchissement du Rhin par les Alains, les Vandales et les Suves en 406. Le Bohec s'efforce aussi de mettre en avant l'efficacit des actions, certes souvent empiriques, mais guides par le sens du devoir et l'attachement indfectible la romanit de nombreux grands empereurs.

Brillant, trs bien prsent (avec une Problmatique et une Conclusion clairement identifies dans chaque chapitre), clair par de nombreux tableaux ou schma, Naissance et mort de l'Empire romain s'inscrit comme un grand livre de Le Bohec, voire mme l'un de ses meilleurs, d'autant plus qu'il apparait comme une synthse de plusieurs de ses prcdents travaux.

F.B.

Yann Le Bohec, Naissance, vie et mort de l'Empire romain, Picard (Antiquits / Synthses), 847 pages


Lost Battles et Simulating War, de Philip Sabin


Le professeur en tudes stratgiques Philip A. G. Sabin, du King's College de Londres, a men jusqu' aujourd'hui une carrire trs reconnue d'historien militaire. Ses domaines de prdilections concernent l'antiquit, la seconde guerre mondiale et la stratgie arienne. Philip Sabin est galement, un expert clectique de la simulation des conflits. Il a par ailleurs contribu l'ouvrage collectif Cambridge History of Greek and Roman Warfare (Cambridge University Press, 2007) et a publi de nombreux articles, dont un particulirement remarqu sur The Current and Future Utility of Air and Space Power (Royal Air Force Air Power Review, 2010). Il s'y s'essaye la prospective, en recourant notamment aux principes dj utiliss dans ses recherches sur l'antiquit. Au cours des cinq dernires annnes, il a galement de publi deux livres consacrs aux jeux de simulation historique.

Lost Battles a constitu, ds sa sortie en 2007, un vritable vnement dans le monde du jeu d'histoire et a conduit sa rdition ds 2009. Tout l'intrt de l'ouvrage rside dans l'explication trs dtaille de la conception d'un vritable modle de reconstruction des batailles antiques. Ce choix, longuement argument, rside dans la volont de crer un systme suffisamment gnrique pour permettre des comparaisons sur un chantillon suffisamment reprsentatif de batailles. Sabin met par ailleurs en avant plusieurs points selon lui dterminants, comme l'importance du commandement ou le niveau de pertes extrmement disproportionn entre vainqueurs et vaincus. Ce dernier lment le fait douter de la ralit des longues priodes de mles et d'escrime, sur la ligne de front, qui auraient justement quilibres les pertes entre les protagonistes. Pointant les contradictions des sources antiques, en prenant l'exemple de la bataille de l'Hydapses et des rcits d'Arrien, de Curtius et de Polyaenus, Sabin choisit galement de faire l'impasse sur les travaux postrieurs d'exgse et notamment sur les auteurs du XIXe sicle, comme Delbrck par exemple, pour ne retenir dans ses recherches que les travaux de ses contemporains. La premire partie du livre s'attache ds lors valuer autant que faire ce peut les ralits de l'art antique de la guerre au travers des armes, de leurs capacits de mouvement ou leurs aptitudes de combat. Sabin recourt ensuite un niveau assez lev d'abstraction afin de btir son modle de reconstruction des batailles l'chelle grand tactique. Il cherche se dgager des incertitudes qui manent des sources en suggrant par exemple que l'on se concentre sur les effets des combats tels que dcrits dans les rcits eux-mmes plutt que d'extrapoler sur leur droulement. La seconde partie de l'ouvrage couvre la reconstruction, selon les principes voqus, de 35 batailles de la priode de 500 ans allant de Marathon Pharsale. Elle est dans sa forme assez rptitive et gagne tre aborde en allant d'une bataille l'autre, selon ses gots, plutt que par une lecture systmatique. On y dcouvre aussi que Sabin est lui aussi contraint faire des choix qui s'avrent personnels , par exemple pour valoriser des units entre recrues ou vtrans ou pour reconstruire le terrain. Dans une certaine mesure, et c'est invitable, Sabin donne ainsi sa propre comprhension des sources dans un modle qui ne peut pas tre exclusivement scientifique . La conclusion du livre fait ainsi ressortir sa vision des cls de la bataille antique : la notion de force (effectifs et qualit des units engages), les contraintes lies l'espace (le terrain et son utilisation), la notion de temps (trop souvent nglige dans les travaux de nombreux historiens) et enfin le facteur dcisif du commandement. Innovant, cratif et toujours appuy sur des argumentations trs bien tayes, Lost Battles , le livre, constitue un travail majeur dans l'historiographie rcente consacre l'art de la guerre de l'Antiquit.


Le nouveau livre de Philip Sabin, Simulating War , se prsente la fois comme une rflexion sur le jeu et la guerre mais aussi comme une vritable histoire didactique et commente du wargame. L'auteur aborde toutes les catgories du jeu d'histoire - sur carte, avec figurines ou sur ordinateur pour se concentrer ensuite sur les plus satisfaisantes, historiquement et ludiquement. Philip Sabin place le wargame au confluent de trois activits rcratives que sont le jeu en lui-mme (jeu de plateau, jeu sur ordinateur, sport), la simulation (maquettisme, reconstitution) et l'intrt pour les affaires militaires (lectures, visites de champs de bataille). Simulating War s'attache ds lors en profondeur aux aspects thoriques de son sujet : partant de Clausewitz, pour qui dans toute le champ des activits humaines, la guerre est ce qui ressemble le plus un jeu de carte , ou de Luttwak qui a analys la logique paradoxale de la stratgie au travers des uvres antiques, celle de Vgce plus particulirement, Sabin analyse la naissance et les volutions rcentes du jeu d'histoire sur carte. Le livre est crit en anglais - dans un style trs abordable et se donne l'vidence pour objectif de faire comprendre au plus grand nombre, et pas spcifiquement ceux que l'on appelle les grognards, les diffrentes applications du jeu d'histoire. L'auteur, qui est rappelons le professeur au King's College de Londres, dveloppe plus particulirement son argumentation propos des utilisations possibles du jeu d'histoire dans le domaine ducatif. Dans la partie thorique du livre, Philip Sabin nous guide pas pas dans la comprhension des questions fondamentales du monde du jeu d'histoire : techniques de modlisation, arbitrages ncessaires entre simplicit et historicit, nature des recherches pralables. Les chapitres consacrs aux mcanismes dcrivent de manire trs pratique la dmarche de cration d'un jeu d'histoire. Enfin, Philip Sabin voque des exemples prcis de jeu, d'abord sur la priode antique au travers de ses propres crations, puis de manire plus large sur la seconde guerre mondiale (terre promise du jeu d'histoire, en raison de la quantit de sources et tmoignages disponibles) et enfin sur les simulations l'chelle tactique. Toujours en qute de hauteur et de recul dans ses propos, l'auteur s'intresse aussi des questions d'ordre morale sur le wargame, signalant les problmes que peuvent poser des sujets trop contemporains, trop polmiques ou donnant une vision trop romantique de la guerre. En conclusion, Philip Sabin, visiblement peu convaincu de l'intrt du gigantisme insiste sur le fait que les jeux d'histoire sur carte peuvent avantageusement chercher tre simples, bon march et rapides joueur, que mme des jeux simples peuvent brillamment simuler des aspects concrets de conflits rels et qu'enfin les jeux d'histoire sur carte peuvent tre conus ou dvelopps par des non-professionnels, pour des besoins ducatifs. Le livre contient toute une srie d'annexes et d'illustrations, ainsi que des complments tlchargeables gratuitement pour les besoins de ses travaux pratiques. Il s'appuie enfin sur une bibliographie particulirement riche en livres, en articles et en jeux d'histoire.

F.B.

Philipe Sabin, Lost Battles, Rconstructing The Great Clashes of The Ancient World, Continuum (2007), 298 pages
Philip Sabin, Simultaing War, Studting Conflict Through Simulation Games, Continuum (2012), 363 pages


Tannenberg 1410, de Sylvain Gouguenheim


La monographie La bataille de Tannenberg signe par Sylvain Gougenheim est un ouvrage classique d'histoire militaire. Il sagit ici dune tude trs complte de la bataille du 15 juillet 1410, appele parfois aussi bataille de Grunwald . Cette dernire a vu la dfaite de larme de lOrdre Teutonique du grand matre Ulrich de Jungingen face aux troupes de Jagellon, le roi de Pologne et de ses allis lithuaniens et tatars command par Witold.

Lauteur dissque toutes les sources disponibles pour reconstituer au mieux la bataille, en voquant notamment la thse de lhistorien S. Ekdhal qui sloigne lgrement de la thse traditionnelle. Il montre aussi le rle particulier de chaque contingent des deux armes lors de la bataille : chevaliers de l'Ordre Teutonique, troupes pieds, noblesse polonaise, cavaliers lithuaniens et tartares. Le livre replace la grande bataille dans son contexte et explique son exploitation idologique jusqu une priode trs rcente.

Il sagit nouveau dun ouvrage particulirement russi dans une collection Lhistoire en batailles (Tallandier) plus que prometteuse.

F.B.

Sylvain Gouguenheim, Tannenberg 1410, Tallandier (L'histoire en batailles), 262 pages


La bataille des trois empire : Lpante, 1571, d'Alessandro Barbero


Aprs plusieurs livres consacrs l'Antiquit romaine, au Moyen ge ou l'poque napolonienne, Alessandro Barbero nous transporte cette fois en pleine Renaissance avec son nouvel ouvrage intitul La bataille des trois empires : Lpante 1571 . Il s'agit d'une tude la fois monumentale et minutieuse (678 pages dont 120 de notes) sur la plus grande bataille navale du XVIe sicle.

L'ouvrage dborde en fait largement ce simple cadre. Il traite en effet trs longuement des aspects commerciaux, diplomatiques, politiques et culturels de la guerre entre l'empire ottoman, la rpublique de Venise et le royaume d'Espagne. Le lecteur suit ainsi les principaux protagonistes dans leurs efforts pour armer des galres, trouver des rameurs, des marins, des soldats, viter les pidmies et, enfin, financer et ravitailler les escadres. Si l'ouvrage de Barbero traite de la campagne navale avorte de 1570 et des siges de Nicosie et Famagouste par les Ottomans, le premier coup de canon de la bataille de Lpante n'est lui tir qu' la page 480 !

Barbero met ensuite en vidence que l'ide que la bataille pouvait reprsenter un but en soi, et que les consquences stratgiques d'une victoire dpasseraient largement celles de quelque conqut territoriale que ce soit, ne fut jamais formule ; seuls don Juan, Venier, et peut-tre mme Colonna semblent en avoir eu l'intuition et se comportrent en consquence, tandis qu'elle n'effleure ni la Porte ni ses commandants Lpante. Il dmontre galement que leur supriorit crasante, en soldats et en canons, garantissait presque invitablement aux Chrtiens une victoire qui aurait eut peu de consquences historiques si elle n'avait t exploite aussi efficacement par la diffusion de rcits et d'images, grce au dveloppement de l'imprimerie en Occident.

Par rapport ses prcdents ouvrages si enlevs, on regrettera que Barbero crive ici presque reculons, multipliant les prcautions et les points de vue, vitant ainsi tout soupon de parti pris, mais donnant en contrepartie son texte un caractre plus lent et plus austre.

F.B.

Alessandro Barbero, La bataille des trois empire : Lpante, 1571, Flammarion, 678 pages



Prcher la croisade, de Jean Flori


Grand spcialiste des idologies guerrires des XIe et XIIe sicles, Jean Flori nous propose, avec Prcher la croisade , un nouveau texte de rfrence sur les motivations des croiss. L'auteur dmontre que les arguments matriels n'ont jamais prdomin et explique de manire lumineuse pourquoi autant de personnes, issues de tous les milieux, ont dcid de prendre la route pour aller dlivrer Jrusalem. Mais, si trouver les mots pour convaincre un Champenois ou un Normand de contribuer recouvrer le Saint Spulcre semble facile, le convaincre d'aller mourir pour aller sauver Edesse semble beaucoup moins vident.

Toujours au plus prs des sources, dtaillant les caractristiques des arguments de chacun des grands prdicateurs du XIe au XIIe sicle, l'auteur met en vidence l'volution de leurs discours. On y dcouvre les intentions et les objectifs des prches et les glissements idologiques successifs de l'ide de croisade : plerinage, expdition militaire, moyen d'obtenir la rmission de fautes confesses, guerre juste, concession de l'indulgence, qute de rcompenses spirituelles promises, impact de la notion de purgatoire... L'auteur dmontre la captation par la Papaut, en grande partie russie, de l'entreprise des croisades, mme si quelques mouvements populaires parviennent un temps court-circuiter le Saint Sige. Jean Flori se distingue galement des ouvrages habituels en redonnant toute sa signification l'argument eschatologique de nature apocalyptique qui domine la fin du XIIe et au dbut du XIIIe sicle, avant de dcliner par la suite.

Le livre s'organise en 15 chapitres. Il commence par dcrire les fondements idologiques des croisades, les premiers appels et le message trs spcifique d'Urbain II. Un chapitre est ensuite consacr chacune des 8 grandes croisades ainsi qu' d'autres vnements (la croisade des Enfants) ou personnages particulirement notables (Innocent III ou Saint-Louis). Avec plus de 500 pages, dont une centaine consacres en annexe des documents d'poque traduits et une bibliographie particulirement riche, Prcher la croisade fait le tour de son sujet comme on ne l'avait jamais encore fait.

F.B.

Jean Flori, Prcher la croisade, communication et propagande, Perrin, 526 pages


La religion des Spartiates, de Nicolas Richer


Le prsent ouvrage est essentiel pour comprendre que la sensibilit religieuse lacdmonienne a, sans aucun doute, t d'un degr suprieur celle des autres Grecs. Le livre reprend notamment des faits voqus dans Soldats et Fantmes, sur la protection attendue des anctres. Chez les Spartiates, le rle des morts est strictement codifi et hirarchis. Le degr de protection attendu des dfunts, est class de manire croissante, dans l'ordre suivant : anonymes ; hilotes morts au combat ; priques mort au combat ; femmes appartenant aux hirai ; Spartiates morts au combat ; Spartiates morts au combat dont la qualit s'est rvle dans l'preuve ; chefs spartiates particulirement mritant, comme Eurybiade ou Brasidas ; rois ; personnages exceptionnels, tel Pausanias enfin un roi, Lonidas, mort de faon idale . L'auteur explique ce sujet la place trs spcifique accorde Lonidas et Pausanias dans la socit spartiate.

Le lien entre excellence militaire et religion des Spartiates est analys de la manire suivante. Dabord sur les principes: La faon dont les Spartiates savent se rendre les dieux propices en temps de guerre relve de leur science militaire : c'est parce que leur mode d'action l'gard des dieux est particulirement systmatique, qu'ils peuvent tre vus comme des spcialistes de la guerre ne ngligeant rien pour tre victorieux ; le professionnalisme inimitable de leur logique peut consister notamment faire qu'un descendant de Zeus sacrifie aux dieux (page 252). Lauteur insiste ensuite sur le lien entre la frontire et les croyances: L'importance accorde aux sacrifices de franchissement de la frontire peut s'expliquer par la conscience aigu de passer d'un domaine du ressort de certaines entits surnaturelles un autre : l'acte de franchissement d'une limite requiert en lui-mme une approbation des dieux (page 210). Il explique galement louverture des Spartiates aux autres croyances du monde Grec: Il semble bien qu'un trait caractristique des manires de penser des Lacdmoniens consiste dans la recherche systmatique de l'appui des puissances divines attachs un lieu (page 222). L'ouvrage nous plonge galement au cur des principales ftes locales : les Hyakinthies, les Gymnopdies et bien entendu les trs importantes Karneia, commmorations annuelles de la prsence spartiate en Laconie. Le livre voque aussi les rituels caractre militaire, comme les combats des jeunes spartiates au Platanistas.

La premire de ces ftes est celle des Hyakinthies qui chez les Lacdmoniens scandent l'coulement du temps : La clbration des Hyakinthies est une symbolique initiatique qui rappelle les Thsia attiques : la fte doit tre notamment destine assurer l'intgration de la jeunesse au corps social (page 382). Au cours des Hyakinthies, les matres invitent leurs esclaves pour des repas. Le renversement temporaire de l'ordre social, de la hirarchie entre matres et esclaves parait d'ailleurs typique d'une volont de donner un dpart nouveau la socit. Il y a lquivalent chez les Romains avec les Saturnales.

Pour la seconde grande fte spartiate, les finalits sont plus clairement militaires : Les Gymnopdies, commmorer la victoire de Tyrha. Assurer aussi des unions permettant la mise au monde d'hommes dignes de ce nom.. Actes dont elles taient l'occasion ont revtu une orientation religieuse, en l'honneur d'Appolon Pythaeus. Chants montrant le souci chez les Spartiates de perfectionnement finalit militaire (page 420). A noter que les clibataires nont pas le droit de participer aux Gymnopdies (vritable sanction). La fte donne par ailleurs lieu des reprsentations chorales et au chant du pan. Par ailleurs, Le caractre militaire (mais athltique et sans armes) de certaines danses peut contribuer expliquer limage donne de Sparte comme tant un camp militaire (page 422).

La fte lacdmonienne la plus importante, et sans doute la mieux connue est celle des Karneia : Ainsi, l'objet mme des Karneia semble avoir t de clbrer l'arrive des Doriens (et de leurs chefs Hraclides, prtendument descendant d'Hracls donc lis Thbes) dans le Ploponnse. La fte des Karneia pouvait donc tre considre comme une clbration d'un vnement fondateur de la communaut de Sparte. Du fait de ce caractre mme, cette clbration tait sans doute sentie comme ncessaire la perptuation de la collectivit. L'importance de la fte est d'ailleurs mises en valeur par la faon dont, en de nombreux cas, des oprations militaires souhaites par les Spartiates n'ont pas eu lieu parce que ceux-ci tenaient avant out clbrer les Karneia (page 444). Lauteur se soucie aussi de replacer les ftes spartiates dans le temps. La reconstruction dun calendrier complet est dailleurs propose en annexe : Alors que les Hyakinthies - qui probablement, s'achevaient au moment de la pleine lune suivant l'quinoxe de Printemps - taient une fte de renouvellement de l'anne (et du monde), les Karneia taient une clbration - fondes sur les cadres sociaux des Spartiates - visant raffirmer, chaque anne, la prsence spartiate en Laconie par une sorte de commmoration de l'arrive dans le Ploponnse des Doriens et de leurs chefs Hraclides (page 454).

La suite porte notamment sur les combats rituels livrs par les jeunes spartiates au Platanistas (page 498 et suivantes). Organiss sur plusieurs jours, ces crmonies dbutent par le sacrifice des chiots Enyalios (la nuit). Puis vient un tirage au sort nocturne pour dterminer par quel pont chaque groupe va rentrer dans l'le. Il y a ensuite des combats de sangliers et un sacrifice Achille dans la nuit qui suit. Le rituel s'achve par le combat des jeunes gens rparti en deux quipe au milieu du jour, avant des chants et danses au son de l'aulos. L'auteur signale que les combats du Platanistas sont plus violents encore que le pancrace ou le pugilat. Ces combats ritualiss ont pu servir confirmer des pouvoirs royaux, ou dlivrer un avertissement aux dtenteurs de ceux-ci. C'est une pratique se retrouve galement, en Macdoine, Rome et dans l'Inde vdique o les pouvoirs des rois sont censs pouvoir tre renforcs l'issue d'une comptition rituelle opposant deux groupes d'hommes (pratiques indo-europennes, voir les travaux du G. Dumzil).

Le livre de Franois Richer nous permet ainsi de pntrer au plus profond des convictions des Spartiates et de percevoir comment ils ont vu dans leurs succs militaires hors normes les manifestations d'un systme politique, social et religieux particulirement efficace. Le systme religieux des Spartiates, au sein duquel les femmes jouent un rle important, se rvle comme un vritable moteur de leur histoire.

F.B.

Nicolas Richer, La religion des Spartiates, Les Belles Lettres, 795 pages


The Face of Battke, by John Keegan


Dans ce livre, John Keegan aborde la question de la bataille et de son rcit. Comment dcrire la guerre, quelque soit les poques, et les mots pour permettre de mieux la comprendre.

Aprs avoir analys en quoi et pourquoi les textes des tmoins ou des historiens militaires sont depuis toujours parcellaires ou idaliss, gnralement pour des raisons historiquement recevables d'ailleurs, l'auteur tente son tour d'exposer clairement ses lecteurs les ralits de la bataille.

Pour cela, John Keagan s'attache trois batailles emblmatiques de trois poques diffrentes, sur lesquels les sources sont particulirement nombreuses : Azincourt (1415), Waterloo (1815) et La Somme (1916). Pour chacune d'entre elle, l'auteur propose un rcit des vnements puis sa traduction concrte au niveau des acteurs de la bataille : qu'ont-ils vu, qu'ont-ils compris, de quelle manire ont-ils combattu, quelles ont t leurs blessures ou quel ont t les consquences morales et psychologiques de la bataille sur eux ?

La dmarche de Keegan est systmatique et analytique. Il dresse un typologie concrte des formes d'affrontement : cavalerie contre cavalerie, cavalerie contre infanterie, cavalerie contre artillerie, infanterie contre infanterie, infanterie tirant (arcs, fusils, mitrailleuses) contre infanterie tirant, artillerie contre infanterie, artillerie contre artillerie Si Azincourt, les combattants sont confronts trois seulement de ces situations, les soldats de Waterloo le sont aux sept. Pour ceux de la Somme, les choses sont encore dramatique plus simples , les fantassins n'ayant pour adversaires que des barrages d'artillerie ou des nids de mitrailleuses.

L'ouvrage de Keagan, qui date de 1976, est devenu aujourd'hui un vritable classique, cause du renouvellement de l'histoire bataille qu'il a suscit en replaant le lecteur sur le terrain et en lui faisant partag les impressions concrtes des acteurs de ces batailles. Keegan a fait cole, Le modle occidental de la guerre de Victor Davis Hanson prolongeant par exemple ces travaux pour la priode de la guerre hoplitique des cits grecques antiques.

Lu en anglais, l'ouvrage dmontre par ailleurs une force particulire dans ses mots et sa construction, il s'agit en fait galement d'un vrai travail littraire, dans un style magnifique. La traduction franaise (Anatomie de la bataille) date de 1993. A lire absolument, je l'ai explor de mon ct avec beaucoup trop de retard...

F.B.

John Keegan, The Face of Battle, Pimlico, 352 pages


Courtrai, 11 juillet 1302, de Xavier Hlary


Le Courtrai, 11 juillet 1302, de Xavier Hlary dpeint avec force et dtails la clbre bataille des perons d'or . Point d'importance, le livre dmythifie quelque peu la victoire de milices flamandes, ensuite largement exploite par divers courants de propagande. Tout d'abord, l'arme franaise qui a livr bataille ce jour l n'tait qu'un avant-garde, de taille relativement modeste, de l'ost royal.

Par ailleurs, isole au milieu des victoires de la chevalerie franaise Furnes (1297), Mons-en-Pvle (1304), Cassel (1328) et enfin et surtout Roosebeke (1382), le succs des Flamands Courtrai devrait tre mis en avant du fait de son caractre exceptionnel, au sens premier du terme. Comme l'explique l'auteur, vers 1300, le noble franais reste le parangon de la chevalerie . Un autre aspect transgressif de cette bataille a marqu les esprits : les Flamands ne font pas de quartiers pour ranonner les chevaliers, comme l'usage le voulait alors et les chefs franais sont massacrs sur le champ de bataille. La mort de Robert II d'Artois Courtrai, neveu de Saint Louis a un norme cho sur son temps, comme ce fut dj le cas pour celle de son pre la bataille de Mansourah (1250).

L'analyse prcise des circonstances de la bataille nous claire aussi sur les causes de l'chec des troupes de Robert d'Artois. Les milices flamandes armes de leur traditionnel goedendags, soutenues par un petit millier de nobles et de gens d'armes sont parvenus vaincre des chevaliers franais qui ont trop vite perdu leur lan et qui ont t incapables de se reformer en bataille , sur un terrain trop coup pour cela. Prcis et factuel, l'ouvrage parvient ainsi clarifier le droulement des combats de Courtrai. Malgr un manque certain de cartes, il russit galement, partir de sources souvent contradictoires, en expliquer de manire trs convaincante leur issue dramatique. Le livre se conclu par une analyse de la mmoire de la bataille au travers des sicles.

F.B.

Xavier Hlary, Courtrai, 11 juillet 1302, Tallandier (L'histoire en batailles), 208 pages


La double mort du roi Louis XIII, de Florence Hildesheimer


Dj biographe mrite deRichelieu,Franoise Hildesheimers'appuie sur son exceptionnel connaissance de la priode pour s'intresser plus spcifiquement ici la courte priode qui va de la mort de Richelieu celle de Louis XIII. Son objectif est clairement dfini : Contrairement une lgende tenace, Richelieu s'est rvl non pas le matre du roi, mais sa crature dvoue, toujours menace de disgrce. C'est bien Louis qui dcidait de la politique inspire et mise en ouvre par le principal ministre (). Comment faire disparatre l'omniprsent Richelieu pour accder au roi, son matre ? () Et la solution tait simple : s'immerger dans les six mois qui sparent la mort du cardinal, le 4 dcembre 1642, de celle du roi, le 14 mai 1643. Six mois qui constitue un quasi-vide historiographique (page 11).

Le livre fait une grande place au rapport des hommes du XVIIe sicle avec la mort et ses consquences : En matire de sant et de vie, les hommes du XVIIe sicle disposaient d'aucune assurance et vivaient dans une quotidienne et inluctable familiarit avec la mort ; ds lors, ils misaient assurment davantage sur la Providence que sur la mdecine. N'oublions pas que le roi et ses contemporains, s'ils sont dsormais des personnages de papier reconstitus par les historiens, furent des tre de chair, mais aussi de foi, puisque faute de recours mdical efficace, tout tait finalement dans la main de Dieu (page 79).

L'enjeu de la priode c'est le dernier combat du roi Louis XIII pourorganiser la rgence aprs sa mort qu'il devine de plus en plus proche : Ce qui est exceptionnel en ce mois d'avril 1643, c'est la volont du roi de fixer de manire intangible la composition du ce Conseil de rgence et de soumettre toute dcision importante l'aval de la majorit de ses membres. En apparence, c'est un recul de l'absolutisme, le retour une tradition de gouvernement collectif qui met fin la domination d'un seul. Mais en ralit, ce systme collgial verrouill est une initiative rvolutionnaire, puisqu'il consacre la soumission des princes aux ministres, aux professionnels de la politique ; autrement dit, il oblige le sang s'incliner devant la comptence (page 174).

Comme le titre d'un chapitre l'explique, l'autre proccupation de LouisXIII est de bien mourir pour vivre ternellement : Affranchi des intrigues, le roi de gloire peut dsormais cder la place au simple chrtien ; l'homme Louis peut enfin jeter le masque que sa naissance lui a impos et, au soir de sa vie, rvler sa vrit. Il n'a plus qu'un rle jouer, le meilleur et le plus authentique : se rconcilier avec les hommes et se prparer comparatre devant Dieu. () On sait qu'un roi le privilge de mourir deux fois, comme roi d'abord, puis comme individu ; et, mme dans cette seconde mort de particulier, il lui faut chapper l'aune commune ; comme simple chrtien, il se doit encore d'tre extra-ordinaire (page 195-196).

Dans ses derniers jours, le roi parvientrallier la reine ses vueset prparerla rgence sous la forme de lunionentre Anne d'Autriche etMazarin, scelle autour de la personne du petit roi (le fils de la premire et le filleul du second). On dcouvre dans cette dernire uvre politique la grandeur trop souvent oublie de Louis XIII : Etre roi de France, qui peut aujourdhui comprendre ce qui fit le drame et la grandeur dune homme simple et pieux transmu en roi par la grce de Dieu ? Qui aujourdhui pourrait percevoir, mme un instant, le poids de cet infini surmoi ? Et pourtant il y a l une cl de lecture et la personnalit du roi et de la priode : lemprise religieuse et clricale constitue assurment une des leons que nous pouvons tirer du rgne du trs chrtien Louis XIII. On a vu Mazarin et le pre Dinet prsider aux derniers instants de celui qui se voulait fils exemplaire de lEglise catholique. Quant Richelieu, aurait-il tenu le pouvoir, aurait-il exerc le mme ascendant sur Louis XIII, sil navait t prlat ? (page 294).

Le semestre en question dans le livre s'est finalement droul sans aucune violence grave et a t consacr au problme crucial de la rgence et la transmission sans incident de la couronne son hritier lgitime et la politique visant affirmer son pouvoir. L'auteur peut conclure que le plan de Louis XIII a russi, mais avec son fils, la perspective est renverse : tout trac, Louis XIV met lEtat au service de sa gloire personnelle, l o son pre, assist de Richelieu se disait oblig de son tat (page 302). Un trs beau livre, au texte aussi prcis dans ses explications et leur documentation (voir les trs riches annexes) que touchant de par sa proximit avec le sujet, notamment le quotidien de la longue agonie du roi.

F.B.

Florence Hildesheimer, La double mort du roi Louis XIII, Flammarion Champs Histoire (2011), 422 pages


L'assassinat de Charles le Bon comte de Flandre, 2 mars 1127, de Laurent Geller


Puisant ses informations dans les travaux d'un contemporain des vnements, Galbert de Bruges, l'auteur utilise merveille cette source trs prcise d'informations pour organiser son rcit des faits - avant, pendant et aprs l'assassinat de Charles le Bon - qui nous sont rapports de manire introspective. Le travail de Laurent Feller s'appuie sur les compilations de notes de premire main de Galbert, avant que ce dernier ne rarrange le rcit, dans le cadre d'une uvre partisane ou hagiographique, en l'honneur du comte assassin. Elles sont ainsi d'autant plus objectives.

Lauteur plante tout d'abord le dcor, en dcrivant le comt de Flandre, au dbut du XIIe sicle, puis en en dressant le portrait de Charles le Bon. Il dissque ensuite les motivations et laccomplissement dun complot, conduit par la famille Erembald qui fait partie de lentourage immdiat du comte. L'assassinat a lieu le 2 mars 1127, dans lglise Saint Donatien de Bruges. Il constitue une absolue transgression des rgles fodales et provoque videmment des ractions de toutes parts, depuis la bourgeoisie et la noblesse locale, jusqu'au roi de France Louis VI, qui est le suzerain du comte de Flandre. La disparition de Charles le Bon suscite galement les apptits et une lutte plus ou moins ouverte entre les candidats la succession. Les oprations de vengeance qui suivent l'assassinat sont particulirement intressantes suivre, d'autant que l'auteur nous permet de suivre destin et les stratgies de chacun des conspirateurs pour survivre socialement - et survivre tout court - l'accomplissement du complot.

Les consquences de ce crime et du son rglement dynastique ultrieur par Louis VI tmoignent finalement dune transformation profonde du rapport existant, lintrieur de la socit flamande, entre les villes et le pouvoir princier. Un quilibre est ralis qui permet le dveloppement des autonomies urbaines et lexercice du pouvoir politique par laristocratie fodale. On voit bien ici limportance de lvnement, explor avec un grand talent par Laurent Feller.

F.B.

Laurent Feller, L'assassinat de Charles le Bon comte de Flandre, 2 mars 1127, Perrin (2012), 322 pages


La Russie contre Napolon, la bataille pour l'Europe (1807-1814), de Dominic Lieven


Le livre de l'historien anglais d'origine russe Dominic Lieven rpond un double objectif. L'auteur nous propose en effet une analyse thmatique de haut vol du rle minent jou par la Russie comme grande puissance dans sa lutte contre Napolon, mais il en profite pour nous offrir galement un rcit chronologique, pique et enlev, des vnements militaires et diplomatiques des annes 1807 1814, c'est--dire de l'alliance franco-russe Tilsit la chute de l'Empire franais, en s'attardant bien entendu plus longuement sur la dramatique campagne de Russie de 1812.

Partant du constat que les sources russes ont systmatiquement t sous exploites par les historiens aux profits des sources franaises, prussiennes ou autrichiennes, l'auteur se propose de nous en faire profiter. Tout au long de son ouvrage, Dominic Lieven s'attache dmontrer que la politique russe de ces annes-l fut intelligemment conue et applique d'une manire cohrente, trs loin en fait de la mythologie tolstoenne (page 40). Les magnifiques pages de son chef d'uvre Guerre et paix tendent en effet dmontrer que ce sont la neige et la chance qui ont vaincu Napolon. Pour Lieven, au contraire, la stratgie russe n'a pas t dicte par le hasard des circonstances ou les contraintes du climat. Elle a galement t dcisive sur le sort de l'Europe : Le rle de la Russie reste peu tudi dans la comprhension de l're napolonienne par le monde occidental contemporain. L'objet du prsent ouvrage est de combler cette lacune. Une comprhension raliste et structure de la politique et de la puissance russe peut galement modifier la vision globale de la priode napolonienne (page 42).

Dans une premire partie l'auteur analyse la politique de la Russie jusqu' Tilsit, en expliquant le pourquoi et le comment de son entre en guerre contre la France, malgr une forte animosit envers l'Angleterre. Sur le Trait de Tilsit en lui-mme, Lieven met l'accent sur le fait qu'Alexandre a sauv la Prusse d'un dmantlement pur et simple, au prix d'normes concessions fates Napolon. Le tsar ne tirera les bnfices de ce choix qu'en 1813. Vient donc le temps de l'alliance avec la France (1807-1812). L'auteur cite Roumiantsev qui se flicite du Blocus Continental organis par Napolon : Il vaudrait mieux interrompre compltement le commerce international pendant 10 ans plutt que de l'abandonner dfinitivement au contrle de l'Angleterre (page 89). La Russie malgr sa dfiance vis vis de l'Empire franais a galement peur de subir le sort de l'Inde, dominion commercial du Royaume-Uni. C'est videmment la question de la Pologne qui complique profondment l'quation diplomatique entre Alexandre et Napolon. Les prparatifs de guerre contre la France, ds que celle-ci redevient invitable sont abordes en dtail, notamment au travers des rformes efficaces des ministres de la guerre successifs du tsar : Araktcheev et Barclay de Tolly.

Le cur de l'ouvrage est constitu par la grande fresque militaire qui dbute avec la campagne de Russie et s'achve par l'entre du tsar et de ses allis Paris. Lieven, tout en prenant un point de vue russe (il parle de retraite lors de l'offensive franaise vers Moscou puis de contre-offensive lors de la fameuse retraire de Russie de la Grande Arme) se rvle toujours lucide et impartial envers les autres puissances : les plus grands rivaux de Napolon, la Russie et la Grande-Bretagne n'taient pas des dmocraties prises de paix, mais des empires expansionnistes et prdateurs. Un grand nombre de critiques visant la politique de Napolon pourraient s'appliquer l'expansion de la Grande-Bretagne en Inde pendant cette priode () Un projet imprial soutenu par une idologie totalitaire et universaliste aurait eu quelques chances de russir en Europe pendant un certain temps. Mais Napolon n'tait pas un dirigeant totalitaire, et son empire ne s'inspirait pas d'une idologie. Au contraire, il avait mis la Rvolution franaise sous le boisseau et fait de son mieux pour bannir l'idologie de la vie politique franaise () En 1812 son empire dpendait encore beaucoup de son charisme personnel (pages 113 et 114). Au fil de son rcit des vnements militaires, Lieven dresse galement une srie de portraits hauts en couleur de nombreux protagonistes. Il vante par exemple la valeur inestimable des chefs d'tat-major au service de la Russie : von Toll et Ermolov.Les qualits de l'arme d'Alexandre son aussi bien mises en vidence : le rle dcisif de sa cavalerie lgre lors de la campagne de 1812, le fait qu'en 1813 les Russes sont les seuls en Europe disposer d'une infanterie forte de nombreux vtrans aguerris, ou enfin le caractre admirable de lartillerie russe en 1814. L'auteur s'oppose ainsi nouveau la vision de Tolsto quiarrte son roman Vilna et passe sous silence les exploits russes de 1813-1814. Son rcit des pisodes de cette longue guerre de deux ans est puissant et vocateur car il en intgre les dimensions, tactiques, opratives, stratgiques mais aussi psychologiques, pour conclure quune des raisons majeures de la dfaite de Napolon par la Russie est que ses responsables furent plus perspicaces que lui (page 489).

Reprenant les propos de Sir Charles Stewart, Dominic Lieven, affirme que ce serait une injustice de ne pas reconnatre en Alexandre lhomme qui avait conduit les allis la victoire et qui par consquent, mritait largement dtre qualifi de librateur de lEurope (page 349). Lauteur parvient, au terme dun ouvrage magistral, nous convaincre de trouver exemplaire lhistoire dune arme russe traversant toute lEurope en 1812-1813 et accueillie dans la plupart de pays du continent comme une arme de libration (page 491).

Le livre contient en annexe lordre de bataille dtaill de larme russe en 1812 et celui des armes coalises en 1813.

F.B.

Dominic Lieven, La Russie contre Napolon, la bataille pour l'Europe (1807-1814), Editions des Syrte (2012), 612 pages


A la recherche du temps sacr, Jacques de Voragine et la Lgende dore, de Jacques Le Goff


Jacques Le Goff, avec son essai intitul A la recherche du temps sacr頻 effectue le prcieux travail dexpliquer aux lecteurs du XXIe sicle la richesse et limportance de luvre de Jacques de Voragine. Ce dernier, frre dominicain puis archevque de sa bonne ville de Gnes, a marqu de son empreinte le XIIIe sicle. Son chef d'uvre, La Lgende dore, a en effet t, aprs la Bible, le livre le plus lu du moyen ge et celui qui a donn lieu au plus grand nombre de copies manuscrites. Le Goff dmontre aux contemporains d'une poque que lon qualifie souvent de dsenchante comment Jacques de Voragine, en son temps, a influ sur lorganisation et la sacralisation du temps - et plus prosaquement du calendrier- dans une Europe occidentale ou fleurissait alors un Christianisme son apoge. Le Goff analyse et explique, de manire toujours trs intelligible, combien La lgende dore dpasse en cela la simple collection d'hagiographies difiantes pour constituer une uvre majeure de la civilisation occidentale.

La sacralisation du temps que dveloppe Jacques de Voragine s'appuie sur une distinction entre le temporal, temps liturgique, et le sanctoral, le temps des saints, en cho au dialogue que Voragine tablit entre le temps des hommes et le temps divin. Le Goff parvient nous faire dcouvrir avec prcision le soin et la cohrence du travail de Jacques de Voragine. Son uvre aboutit la dfinition d'un temps de lgarement (dAdam Mose - dans l'Eglise, de la Septuagsime Pques), d'un temps de la rnovation (de Mose la Nativit - Avent et Nol liturgiques), d'un temps de la rconciliation (vie terrestre du Christ - de Pques la Pentecte dans l'Eglise) et enfin le temps de la prgrination (le temps actuel au cours duquel nous sommes en errance et en lutte - de l'Octave de Pentecte et lAvent dans l'anne liturgique).

En parallle, Le Goff tudie les plus marquantes des 153 vies de saints rdiges par Jacques de Voragine pour illustrer son propos et pour dmonter les talents d'crivain d'un auteur qui sait mnager ses effets grce un style particulirement flamboyant et lumineux. Une nouvelle preuve s'il en tait besoin que le Moyen ge n'as pas t l'ge sombre que l'on fait trop souvent de lui. A lire absolument, tout comme l'excellente dition intgrale de La Lgende dore dans la collection La Pliade.

F.B.

Jacques Le Goff, A la recherche du temps sacr : Jacques de Voragine et la Lgende dore, Perrin (2011), 280 pages
Jacques de Voragine, La Lgende dore, Gallimard La Pliade (2004), 1550 pages


Alexandre Ier, de Marie-Pierre Rey


La biographie d'Alexandre Ier signe Marie-Pierre Rey est une ouvre salutaire, car elle permet enfin de faire connatre en France le personnage complexe du Tsar russe qui fut l'adversaire de Napolon. A St Hlne, l'Empereur dira d'ailleurs de lui : Pour l'empereur de Russie, c'est un homme infiniment suprieur tout cela : il a de l'esprit, de la grce, de l'instruction ; est facilement sduisant ; mais on doit s'en mfier ; il est sans franchise ; c'est un vrai Grec du Bas-Empire (...) Peut-tre aussi me mystifiait-il ; car il est fin, faux, adroit : il peut aller loin. Si je meurs ici, ce sera mon vritable hritier en Europe .

C'est bien entendu avec les preuves, au premier rang desquelles celle de 1812 que la grandeur di personnage se rvle. Marie-Pierre Rey dveloppe sa thse d'un tsar transform par les preuves terribles de cette guerre. Le jeune idaliste, tendances librales et pacifistes, lve du jacobin La Harpe, se transforme radicalement : Aprs l'incendie de la ville sacre (ndlr: Moscou), sa conscience de plus en plus aigu que la fin du monde est possible le rapproche de l'Apocalypse, texte qu'il admire, ainsi qu'il le confie Golytsine : "L mon cher frre, il n'y a que plaies et bosses". Ds lors, c'est dans les livres de pit et dans la Bible, devenue son ouvrage prfr, qu'il mdite Il prie et se recueille, y puisant la srnit et la paix que la situation politique lui refuse. A la fin de l'anne 1812, alors que Napolon a quitt le territoire russe, c'est un Alexandre Ier profondment transform qui surgit des cendres et des dcombres laisss par la Grande Arme. Et c'est anim de cette foi sincre, mais encore floue, qu'il va conduire ses armes jusqu' Paris, avec le dessein de faire du continent europen un lieu de paix et de fraternit. (page 329).

On verra d'ailleurs ensuite trs bien que ds que la Coalition flanchera ou doutera (aprs Bautzen, aprs Dresde, aprs Montmirail) que c'est Alexandre qui trouvera les ressources et la volont de ne jamais se dtourner de sa "qute" et d'arriver jusqu' Paris. Marie-Pierre Rey met galement en avant son dsaccord avec l'historiographie russe (sovitique) sur Alexandre : L encore, le principe d'quilibre est essentiel dans la pense d'Alexandre. Ce point - sur lequel l'on reviendra plus loin - revt une trs grande importance et va l'encontre d'une historiographie sovitique qui voit dans la campagne de 1813-1814 mene par Alexandre l'expression de sa prtendue volont de rtablir une monarchie conservatrice en France. En ralit, cette interprtation plaque sur 1813-1814 un regard anachronique, soutenu par l'volution qui caractrisera la diplomatie russe aprs 1818, mais elle ne saurait rendre compte des objectifs poursuivis par le tsar en 1813-1814 : cette date, ce qui lui importe avant tout, c'est de mettre en place en France un rgime politique qui rponde aux vux des Franais, qui rende compte de leur histoire et de leur mmoire collective et qui, par sa stabilit et sa modration, garantisse la paix l'Europe (page 344). L'auteur insiste aussi beaucoup sur le rle favorable d'Alexandre face la France, face aux apptits des Coaliss et surtout des Prussiens lors des ngociations de 1814 et encore plus en 1815.

Sinon, ont peut citer deux bons mots d'Alexandre, mentionns dans le livre, qui clairent aussi sa personnalit : Aux royalistes franais qui lui proposent de dbaptiser le pont d'Austerlitz, il rpond lgamment qu'il suffit que l'on sache que l'empereur Alexandre y a pass avec ses armes. Visitant le palais des Tuileries, il s'arrte au salon de la paix et demande avec humour ses guides quoi cette pice servait Buonaparte .

L'ouvrage s'achve sur les tentatives plus ou moins secrtes d'Alexandre de runir les glises d'Orient et d'Occident et sur sa possible fausse mort (abdication dguis puis vie en ermite par la suite). L'auteur ne prend pas vraiment partie mais expose avec une grande clart tous les lments charges et dcharge rassembls jusqu'alors. C'est l une histoire trs trange et assez fascinante qui conclue un livre particulirement bien crit.

F.B.

Marie-Pierre Rey, Alexandre Ier, Flammarion (2009), 592 pages


Philippe II, roi de Macdoine, de Ian Worthington


L'ouvrage de Ian Worthington peut tout d'abord tre considr comme un vnement tant la publication en franais (traduit de langlais) dune biographie entirement consacre au pre dAlexandre le Grand est rare. Worthington, spcialiste de la Macdoine, nous offre ici le rsultat de ses travaux sur Philippe II, dont il met en lumire les talents hors norme de diplomate, de rformateur militaire et de crateur dempire.

Cest en unifiant politiquement Haute et Basse Macdoine autour de sa personne et en dotant son royaume dune arme quipe de la trs longue sarisse en bois de cornouiller, que le roi parvient arracher Athnes lhgmonie sur le monde Grec et poser les bases de la conqute de lAsie. La guerre dAmphipolis, celle de Thrace, les diffrentes Guerres Sacres et la bataille de Chrone bnficient chacune dun chapitre trs complet.

Le livre analyse en dtails toutes les tapes de la vie de Philippe II, n en 382 av. J.-C. et devenu roi en 359, jusqu son assassinat en 336, pour dmontrer limportance dcisive de lhritage quil lgue son fils Alexandre. Illustr de 24 photos et de plusieurs schmas, le livre de Worthington constitue une nouvelle rfrence sur son sujet. Les annexes consacres l'origine ethnique du peuple macdonien ou aux dernires dcouvertes archologiques (tombes royales de Vergina) constituent par ailleurs un complment passionnant au corps de l'ouvrage.

F.B.

Ian Worthington, Philippe II, roi de Macdoine, Economica (2011), 320 pages


Lart franais de la guerre, dAlexis Jenni


Le livre dAlexis Jenni, laurat du prix Goncourt, se prsente la fois comme un rcit initiatique et comme une mditation sur la France: en change de cours de peinture, le jeune narrateur du roman pose ses mots sur lhistoire de Victorien Salagnon, soldat de toutes les guerres menes par la France, de 1942 1962. Salagnon na justement sauv son me quen peignant tout ce quil voyait, de la Rsistance aux guerres de la dcolonisation: ses dessins lui ont offert le recul qui lui a pargn la colre qui hantera pour toujours son compagnon darme Mariani. Mais peindre ne suffit pas. Il faut des mots pour dire les choses,car aujourdhui comme hier, on meurt d'engorgement, on meurt d'obstruction, on meurt d'un silence vacarmineux tout habit de gargouillements et de fureurs rentrs. Ce sang trop pais ne bouge plus. La France est prcisment cette faon de mourir (page 198).

Cest bien des mots, de la langue et du traitement romanesque de l'histoire quil est question dans Lart franais de la guerre. Comme lexplique le narrateur, la guerre est surtout affaire de mots: Csar par le verbe crait la fiction d'une Gaule, qu'il dfinissait et conqurait d'une mme phrase, du mme geste. Csar mentait comme mentent les historiens, dcrivant par choix la ralit qui leur semble la meilleure. Et ainsi le roman, le hros qui ment fondent la ralit bien mieux que les actes, le gros mensonge offre un fondement aux actes, constitue tout la fois les fondations caches et le toit protecteur des actions. Actes et paroles ensemble dcoupent le monde et lui donnent sa forme. Le hros militaire se doit d'tre un romancier, un gros menteur, un inventeur de verbe. (page 59).

Partant de ce constat, et presque naturellement, lhistoire de la guerre de vingt ans, vcue et dessine par Salagnon, prend alors toute sa puissance dans les mots avec lesquels le narrateur parvient la traduire. Le livre d'Alexis Jenni s'inscrit alors comme une parabole de LOdysse. Ce livre est prsent en arrire fond des rflexions du narrateur tout autant qu'il accompagne Salagnon et ses compagnons d'armes. L'Odysse est par exemple le seul livre lu par l'oncle de Salagnon, son mentor dans la vie militaire, au point quil passera sa vie, comme les anciens grecs, lapprendre par cur. La comparaison entre le voyage d'Ulysse est les aventures de Salagnon est ouvertement assume : Ulysse est all au pays des morts pour demander Tirsias le devin comment a finira. Il offre un sacrifice aux morts et Tirsias vient, avide de boire. "Allons ! carte-toi de la fosse ! Dtourne toi de ton glaive : que je boive le sang et te dise le vrai !". Ensuite, il lui explique comment cela finira : dix ans de guerre, dix ans d'aventures violentes pour rentrer, o ses compagnons mourront sans gloire un par un, et un massacre pour finir. Vingt ans d'un carnage auquel seul Ulysse seul survivra (page 526). Contre point intressant Salagnon, de son ct, se plonge un moment dans LIliade.

Si lhistoire du soldat, du lieutenant puis du capitaine Salagon, dont la rputation tablie est celle d'un homme qui, quelques soient les circonstances, survit et ne meurt jamais , prend les accents de celle dUlysse, il lui faut comme la France un Homre. De Gaulle, que le narrateur - tout son mal tre initial et perdu dans une France dans laquelle il ne sait plus qui il est - se plait qualifier du nom finalement admiratif du Romancier est videmment celui-l: Je pense la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu'il pense la France ? Sinon les grands hommes, et seulement dans leurs mmoires. Qui sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu'il pense la France ? Moi j'ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu' ce que j'atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en mlangeant les personnes, en mlangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l'tait comme les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pice pice, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe sicle. Il nous donna, parce qu'il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d'tre fiers de nous. Et nous vivons dans les ruines de ce qu'il construisit, dans les pages dchires de ce roman qu'il crivit, que nous prmes pour une encyclopdie, que nous prmes pour l'image claire de la ralit alors qu'il ne s'agissait que d'une invention ; une invention en laquelle il tait doux de croire (pages 160-161).

La suite, les caractristiques de l'art franais de la guerre, ses consquences sur la France dhier et daujourdhui, le narrateur va les comprendre en coutant Salagnon lui raconter sa vie. Il remonte ainsi les fils complexes de lhistoire, de ltat guerrier et de son absurdit et de ce qu'il dsigne comme la pourriture coloniale qui est venue dnaturer les combats et la langue de la France. Les interrogations sont multiples, mais cest leur filiation historique quanalyse le mieux le livre dAlexis Jenni: Le corps social est malade. Alit, il grelotte. Il ne veut plus rien entendre. Il garde le lit, rideaux tirs. Il ne veut plus rien savoir de sa totalit. Je sais bien qu'une mtaphore organique se la socit est une mtaphore fasciste ; mais les problmes que nous avons peuvent se dcrire d'une manire fasciste. Nous avons des problmes d'ordre de sang, de sol, des problmes de violence, des problmes de puissance et d'usage de la force. Ces mots-l viennent l'esprit, quel que soit leur sens (page 169); ou encore Je parle encore de la France en marchant dans la rue. Cette activit serait risible si la France n'tait justement une faon de parler. La France est l'usage du franais. La langue est la nature o nous grandissons ; elle est le sang que l'on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu'un a chi dedans. Nous n'osons plus ouvrir la bouche de peur d'avaler un de ces trons de verbe. Nous nous taisons. Nous ne vivons plus. La langue est pur mouvement, comme le sang. Quand la langue s'immobilise, comme le sang, elle coagule. Elle devient petits caillots noirs qui se coincent dans la gorge. Etouffent. On se tait, on ne vit plus. On rve d'utiliser d'anglais, qui ne nous concerne pas (page 197-198).

Sur le fond, la Rsistance et la fin de la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle Salagnon fait ses premires armes, ont permis la France de retrouver la force et de nouveau pouvoir en faire usage. Et puis il y a le Tonkin : On avait jet sur l'Indochine une trange arme, qui avait pour seule mission de se dbrouiller. Une arme disparate command par des aristocrates d'antan et des rsistants gars, une arme faite de dbris de plusieurs nations d'Europe, faite de jeunes gens romantique et bien instruits, d'un ramassis de zros, de crtins, et de salauds, avec beaucoup de types normaux qui se retrouvaient dans une situation si anormales qu'ils devenaient alors ce qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de devenir. Et tous posaient pour la photo, autour de la machine, et souriaient au photographe. Ils taient l'arme htroclite, l'arme de Darius, l'arme de l'Empire (pages 453-454). Le regard port sur la ralit de lempire colonial franais nest pas celui de la repentance ou de la nostalgie. Une fois encore les mots du narrateur sont l pour permettre de poser clairement les enjeux, annonciateurs de ceux qui surgiront dans lAlgrie, qui se rve totalement franaise: Les empires ont du bon, colonel, il vous foute la paix, et vous pouvez toujours en tre. Vous pouvez tre sujet de l'empire peu de conditions : juste accepter de l'tre. Et vous garderez vos origines, mme les plus contradictoires, sans qu'elles vous martyrisent. L'empire permet de respirer en paix, d'tre semblable et diffrent en mme temps, sans que cela soit un drame. Par contre, tre citoyen d'une nation, cela se mrite, par naissance, par la nature de son tre, par une analyse pointilleuse des origines. C'est le mauvais aspect de la nation : on en est, ou on en n'est pas, et le soupon court toujours (pages 228-229). Son regard sur les ennemis que l'ont a combattu, de lAllemagne nazie au Vit Minh est-lui aussi clair et net: Ils m'effraient ces types, parce qu'ils prfrent montrer du rouge vif plutt que de sauver leur peau en se cachant. Ils n'taient plus que la hampe qui tient le drapeau, et ils sont morts. C'est a, l'horreur des systmes, le fascisme, le communisme : la disparition de l'homme. Ils n'ont que a la bouche : l'homme, mais ils s'en foutent de l'homme. Ils vnrent l'homme mort (page 288).

Si en Indochine, lOdysse de Salagnon et de ses compagnons continue Voil coute encore "Et, deux jours et deux nuits, nous restons tendus, accabls de fatigue et rongs de chagrin." Homre parle de nous, bien plus que les actualits filmes. Au cinma ils me font rire, ces petits films pompeux : ils ne montrent rien ; ce que raconte le vieux Grec est bien plus proche de l'Indochine que je parcours depuis des mois (pages 294-295), les choses vont forcment prendre une autre tournure en Algrie. L se construit la frontire silencieuse entre eux et nous, sans autre forme de procs: La pourriture coloniale nous rongeait. Nous nous sommes tous comport de faon inhumaine car la situation tait impossible. () Et pourtant nous avons retrouv la force dont nous avions manqu ; mais nous l'avons appliqu ensuite des causes confuses, et finalement ignobles. Nous avions la force, nous l'avons perdue, nous ne savons pas exactement o. Le pays nous en garde rancune, cette guerre de vingt ans n'a fait que des perdants, qui s'invectivent voix basse d'un ton fielleux. Nous ne savons plus qui nous sommes (page 601). Il faut de Gaulle, une nouvelle fois, pour mettre les mots quil faut sur ces dvoiements : On peut gloser sur de Gaulle, on peut dbattre de ses talents d'crivain, s'tonner de ses capacits de mentir-vrai quand il travestit ce qui gne et passe sous silence ce qui drange ; on peut sourire quand il compose avec l'Histoire au nom des valeurs les plus hautes, au nom de valeurs romanesques, au nom de la construction des ses personnages, lui-mme en premier lieu, on peut ; mais il crit. Son invention permettait de vivre. Nous pouvions tre fiers d'tre de ses personnages, il nous a composs dans ce but, tre fiers d'avoir vcu ce qu'il a dit, mme si nous souponnions qu'au-del des pages qu'il nous assignait existait un autre monde. Il faut rcrire maintenant, il faut agrandir le pass頻 (page 604-605). Grce au travail ncessaire et salvateur de transmission, effectue entre Salagnon et le narrateur, ce dernier devient progressivement capable d'une grande lucidit sur le monde qui est le sien, ce qui lui permet par exemple de faire le tri entre les vertus paradoxales des mots du Romancier et les mensonges scnariss du film La Bataille d'Alger, de Gillo Pontecorvo. Il fait d'ailleurs une critique acerbe et contre courant de ce film officiel des accords d'Evian, en racontant les impressions qui sont les siennes aprs l'avoir vu : Nous vmes cette lgende de gauche ce film interdit longtemps, scnaris par le chef de la zone autonome d'Alger, qui jouait son propre rle. Je le vis et je fus tonn que l'on ait cru devoir l'interdire ().J'ai bien compris ce film. Personne n'est mauvais, il est juste un sens l'Histoire auquel on ne s'oppose pas. Je ne comprenais pas que l'on ait cru devoir l'interdire. Ce fut tellement plus sordide () Pontecorvo tait Alger en 1965, cinaste officiel du coup d'Etat. Il tait un sale type, les cinphiles le savaient. () Les gens quittaient la salle d'un air pntr, ils avaient le sentiment d'avoir vu un film interdit, qui disait le vrai puisqu'on avait tent de le cacher. Personne sans doute dans cette salle ne voyait le mensonge sur l'cran, car personne sans doute ne connaissait les chars (page 586 et suivantes).

Au bout de 600 pages du livre d'Alexis Jenni, on finit par bien comprendre comment tant d'hommes se sont perdus dans la pratique de l'art de la guerre, devenu leur seul quotidien. On comprend les motivations d'hommes aussi diffrents que Salagnon ou Mariani, unis pour toujours simplement parce qu'ils sont revenus vivant de cette odysse, on comprend aussi pourquoi autant d'entre eux se sont ports volontaires, avec une bravoure draisonnable, pour aller jusqu' la dernire minute mourir Dien Bien Phu : Il ne nous restait plus grand chose aprs des annes de guerre, que a: dans ce pays-l nous avions perdu toutes les qualits humaines, il ne nous restait plus rien de lintelligence et de la compassion, il nous restait que la furia francese, pousse bout (page 627). La volont d'en finir, de sauver son honneur. On comprend galement, in fine, le dveloppement suggr sur les rcentes meutes de banlieue comme hritage de cette fameuse guerre de vingt ans. Avec un regard discret mais aiguis sur la question de la religion - L'Eglise mange mal, s'exclama Montebellet, mais elle a toujours eu du bon vin. - C'est pour cela qu'on lui pardonne, cette vnrable institution. Elle a beaucoup pch, beaucoup failli, mais sait donner l'ivresse (page 298) Jenni nous offre un texte lucide, particulirement bien crit et habilement compos sur l'tat de la France : Personne ne s'occupe de personne, Salagnon. La France disparat parce qu'elle est devenue une collection de problmes personnels. Nous crevons de ne pas tre ensemble. Voil ce qu'il nous faudrait : tre fier d'tre ensemble (page 106). Si l'identit ne peut pas et ne dois pas s'crire, L'art franais de la guerre nous dmontre que l'histoire, elle, doit imprativement l'tre, avec ambition et ouverture, comme un roman qui redfinira les contours de notre avenir : vrit romanesque, aux accents girardiens, loge de la transmission et de la narration, avec des mots et une langue qui finalement nous dfinissent mieux que tout autre chose.

F.B.

Alexis Jenni, Lart franais de la guerre, Gallimard (1989), 633 pages


Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Rvolution, de Bronislaw Baczko


Le livre de Bronislaw Baczko - Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Rvolution - publi pour la premire fois en 1989, s'ouvre sur une interrogation : Comment la Rvolution de l'An II a-t-elle pu s'engager dans la Terreur et s'effondrer en une seule journe (le 9 Thermidor) au cours de laquelle deux coups de feu seulement de feu furent tirs ? . L'ouvrage s'attache dcrypter les mythes qui ont prcd, accompagn et provoqu ce soubresaut majeur de la Rvolution. Le dossier sur la Terreur n'est jamais trait charge , l'auteur prenant chaque fois le recul ncessaire pour expliquer ce que cache chaque mot ou chaque vnement. Le livre de Baczko est rellement passionnant, dans son analyse des mcanismes (il s'agit bien de cela) qui prsident aux constructions puis aux retournements idologiques de l'An II. Il n'est pas question de ne parler que des dossiers noirs de la Rvolution mais de comprendre les enjeux idologiques et de leurs consquences. Le travail de Baczko est en cela fascinant, car toute les manipulations de l'opinion sont dcortiques et expliques.

Le premier chapitre est consacr la rumeur lance contre Robespierre la veille du 9 Thermidor : l'Incorruptible aurait voulu devenir roi et pouser la fille de Louis XVI. Rumeur totalement invente, personne n'en doute, mais rumeur nanmoins trs coute au cours de ces heures dcisives. La calomnie politique est aussi ancienne que l'est la politique prcise d'ailleurs l'auteur, en rappelant par exemple La Grande Peur : La Terreur se nourrit de cet imaginaire et le produit son tour ; elle fabrique des complots qui font confondre tous les ennemis dans la figure globale du suspect et s'alimente de la peur et du soupon qu'elle secrte. L'imagination sociale faonne par la Terreur est surexcite et dsaxe, mais elle est aussi, pour les mmes raisons, marque par une sorte de fatigue et d'inertie. Tout, voire n'importe quoi, n'est-il pas devenu acceptable pour elle ? (page 45).

Baczko voque ensuite les lignes de front de la Fin de l'An II et expose pourquoi la Terreur, comme politique devenue monstrueuse, est remise en cause et rejete : La Terreur menace et punit les gens pour ce qu'ils sont et non pas pour ce qu'ils ont fait ; du coup, en introduisant le concept de classes suspectes , elle substitue l'arbitraire la justice (page 80). Ce thme est prolong au chapitre suivant, intitul L'horreur l'ordre du jour , dans lequel l'auteur analyse le retournement qui se produit, aprs Thermidor, sur la perception de la Terreur comme mode de gouvernement. L'lment dcisif est celui du procs Carrier, le reprsentant en mission de la Convention Nantes. Alors que quelques centaines de prisonniers (ceux qu'il n'avaient pas fait excuter) sont librs des prisons parisiennes o ils avaient finit par atterrir, Carrier va lui marcher droit la guillotine : Les rcits sur la perversit de Carrier, dans l'imaginaire collectif, ont pour fonction prcise de camper son image de monstre. Carrier cristallise en soi les grandes mesures et la Terreur au quotidien (page 227). Tout le monde a entendu parler de ses noyades , de ses mariages rpublicains voire de ses orgies , dont l'auteur dmontre qu'ils ont sans doute t aussi rels sous la Terreur qu'exagrs ensuite par la raction thermidorienne. De son ct, Carrier organise sa dfense sur le thme des circonstances exceptionnelles , justifiant les moyens par leur fin et prsentant la Terreur comme une simple consquence de la menace contre-rvolutionnaire (notamment la guerre de Vende) : La Rpublique doit donc assumer la responsabilit de ses actes et leurs consquences. En perscutant ceux qui ont excut ses ordres, la Convention se fait un procs elle-mme (page 237). Il ne coupera pourtant pas l'chafaud (o il mourra mme avec une certaine noblesse), car Le monopole de la parole, dtenu par les Jacobins pendant la Terreur, est dfinitivement bris. (...) La parole jacobine ne reprsente plus l'instance idologique, comme c'tait le cas pendant la Terreur. Elle prtend toujours tre lgitime par le peuple, mais cette prtention creuse est tourne en drision (page 244).

Ce retournement de l'opinion est ensuite amplifi par la monte en puissance des muscadins , cette jeunesse dore qui s'engouffre dans le vide laisse par l'effacement des Jacobins et de Sans-Culottes des rues de Paris. Ils rgnent sur les cafs, donnent du bton... Ils seraient 2000 3000 dans Paris. Le chapitre suivant porte sur Le peuple vandale : Car la rvolution, hritire des Lumires, n'avais pas seulement conduit la tyrannie , elle avait galement engendr une monstruosit qui contredisait la fois ses origines et ses objectifs et qu'elle voulait jamais bannir : le vandalisme (page 254).

Enfin, le chapitre sur le Moment thermidorien dcortique comment la Rvolution a t mene son terme, notamment par le dbat sur la Constitution a adopter : La question glissait de comment en finir avec la Terreur ? comment terminer la Rvolution ? . Les thermidoriens auraient donc la fois formuler leurs rponses toutes ces proccupations la fois en terme de raction la terreur et en termes de promesses d'avenir. Il faudrait inventer une nouvelle utopie rpondant au nouveau dpart de la Rpublique, renouant avec ses origines et ses principes fondateurs, ses attentes et ses promesses compromises par la terreur. Penser ensemble la raction et l'utopie, c'est galement le dfi que doit relever l'historien qui entend comprendre comment se clt la priode thermidorienne et sur quelles perspectives elle s'ouvre (page 306). Alors que le peuple lance ses dernires forces dans les journes de Germinal et de Prairial, au cri de Du pain et la Constitution dmocratique de 1793 et assassine le dput Fraud au sein mme de la Convention, cette dernire emporte facilement la partie et fait condamner les derniers Montagnards : Laction dsordonne, brutale et inefficace de la foule a mis en vidence la fragilit du phnomne sans-culotte ainsi que son caractre conjoncturel. Celui-ci se voit de plus en plus rduit lancien personnel politique de la Terreur, traqu partout essayant dchapper aux massacres et la revanche lgale , tout aussi impitoyable que systmatique. Lchec de la rvolte parachve le 9 thermidor ; cest une victoire, sans aucune quivoque possible, de la Convention sur la rue, du systme reprsentatif sur les pratique de la dmocratie directe, rduite lanarchie dune foule violente. Germinal et prairial prsentent en quelque sorte lenvers des journes rvolutionnaires. Elles annoncent le dclin, voire la fin, de limagerie hroque et militante de lan II, celle du peuple debout prte reprendre sa souverainet (page 326).

Il en dcoule ensuite, aprs que la raction royaliste de Vendmiaire ait galement t conjure, la promulgation d'une Constitution d'inspiration censitaire : Ltablissement dun rgime censitaire culturel donnait indirectement et furtivement raison ceux qui affirmaient que la Rpublique tait venue trop tt, avant que les Lumires eussent clair toute la population et non seulement les lites. Le bouleversement politique aurait devanc le progrs civilisateur. (...) Les Lumires taient lorigine de la Rvolution, cest aux Lumires quil revient de la terminer (page 346-347). Son adoption achve dfinitivement l'pisode rvolutionnaire.

Baczko conclue sur le mythe de l'ternelle jeunesse rvolutionnaire : Le moment thermidorien, cest lclatement dune vidence : la Rvolution est fatigue, la Rvolution est vieillie. (...) Les rvolutions vieillissent assez vite. Elles vieillissent mal, par leur obstination symbolique toujours vouloir marquer un nouveau dpart de lHistoire, tre une rupture radicale dans le temps, demeurer une uvre en ses perptuels commencements, incarner la jeunesse dun monde qui durerait toujours. La Rvolution chante les lendemains, mais voudrait ne jamais quitter laujourdhui inaugural de sa venue au monde (...) La Rvolution, mme prise dans ses mythes, nest pas un conte. Et Thermidor est ce miroir sans magie qui renvoie chaque rvolution naissante la seule image quelle ne voudrait pas voir : celle de lusure et de la dcrpitude qui tue les rves (page 353).

La Rvolution n'a pas t tue, trangle, glace alors quelle tait encore toute jeune , elle a simplement vieillie. Brillant... Limpide.

F.B.

Bronislaw Baczko, Comment sortir de la Terreur ? Thermidor et la Rvolution, Gallimard (1989), 353 pages


Et Rome devint une Rpublique 509 av. J.-C, de Thierry Piel et Bernard Mineo


Les auteurs nous plongent, avec leur livre de 120 pages bien illustres, dans les mystres de la Rome archaque. Ils nous rapportent tout d'abord les faits tels que la tradition les a transmis jusqu' nous : le 7e et dernier roi de Rome, le tyrannique Tarquin le Superbe, est chass du trne par un cousin. Ce dernier l'a bern en se faisant pass jusqu'alors pour un idiot (Brutus) et a ensuite tablit la Rpublique, dont il devient un des deux premiers consuls.

Dans une seconde partie Thierry Piel et Bernard Mineo voquent les ressorts idologiques et mythologiques utiliss par la littrature antique, notamment par Tite Live, dans l'laboration du mythe qui entoure les vnements de l'anne 509 av. J.-C. : Ce que nous appelons histoire dans l'Antiquit ne l'est pas au sens qu'a pris cette science humaine aujourd'hui. Ecrire l'histoire c'est avant tout crire des histoires qui se doivent de joindre l'utile - surtout- l'agrable. Or l'anne 509 av. J.-C., on l'aura compris, n'est pas une anne comme les autres. Pour les Romains, elle tait un moment fondateur ou plutt refondateur de l'histoire de Rome, celui de la respublica libera, garante de la grandeur venir de l'Urbs (page100).

Enfin, et c'est la partie la plus intressante de l'ouvrage, les auteurs nous livrent la reconstruction historique la plus plausible des faits : On aura compris que la rvolution de 509 av. J.-C. ne peut tre comprise quau travers des turbulences politico-militaires que connaissent Rome et le Latium partir de la fin du VIe sicle av. J.-C. Au risque de forcer le trait, nous pourrions estimer que la Rpublique est ne accidentellement la suite de lintervention de Porsenna. Celle-ci fut lorigine dune guerre opposant Rome une coalition de Latins, au sein desquels merge la figure de Tusculan Octavius Mamilius, soutenu par Aristodme de Cumes, lors de la bataille dAricie qui vit la dfaite de Porsenna. Ce qui suit, savoir laffrontement quasi surnaturel du lac Rgille, nest l que pour forger le mythe dune Rome actrice unique de son destin, celui dune rpublique libre incarnant le nomem latinum (page 85). On y dcle l'importance des interventions armes de vritables condottieres , lors des batailles du bois sacr d'Arsia et du Lac Rgille, dans un contexte troubl qui voit le bouleversement des structures traditionnelles : La rvolution de 509 av. J.-C. fut sans doute la consquence de ces crises chroniques que connaissaient alors les cits trusco-latines. Porsenna, transfuge trusque, originaire de la rgion de Clusium, en fut le principal acteur, mais sa prsence Rome ne fut pas suffisamment durable pour qu'il intgre pleinement l'histoire romaine, contrairement Mastarna mtamorphos en Servius Tullius. Les consquences de l'intervention arme du condottiere clusinien furent doubles. dans un premier temps, les Tarquins, qui dominaient la vie politique romaine depuis un sicle, furent chasss dfinitivement. dans un second temps, un bref conflit opposa partisans de Porsenna et partisans latins des Tarquins, les lignes de partage passant quelquefois l'intrieur mme des cits. C'est dans ce contexte troubl que le rex romain disparut et que le Snat posa les bases d'un nouvel ordre institutionnel, qui mettra cependant un sicle et demi se stabiliser (page 102).

Le texte de Thierry Piel et de Bernard Mineo est prcis et parvient dmler les fils d'un monde dont finalement nous n'avions qu'une ide trs parcellaire.

F.B.

Thierry Piel et Bernard Mineo, Et Rome devint une Rpublique 509 av. J.-C., Lemme Edit (2011), 120 pages


Les campagnes du Second Empire, ouvrage collectif, Bernard Giovanangeli Editeur


L'histoire militaire du Second Empire est trop souvent rduite au seul dsastre, malheureusement bien rel, de l't 1870. Pour autant, et ce magnifique ouvrage collectif dit par Bernard Giovanangeli Editeur s'en fait l'cho, l'arme franaise du Second Empire a fait bien plus pour la France. Le livre s'attache bien entendu aux grandes campagnes trs connues : guerre de Crime, guerre d'Italie, guerre du Mexique et guerre de 1870. De faon bien plus originale, il couvre galement des oprations de projection de forces bien moins connue - le sige de Bomarsund (1854), les expditions en Chine et en Syrie (1860 toutes les deux) - ainsi qu'aux oprations vocation coloniale en Algrie, au Sngal et en Cochinchine. La question romaine et le rles de zouaves pontificaux est galement voqu dans le chapitre consacre La bataille de Mentana (1867).

L'ouvrage vaut par la qualit des ses illustrations : tableaux de matres, dessins en couleur et surtout photographies d'poque, rarement publies auparavant. La grande de stratgie de Napolon III, l'organisation de son arme et le rle dcisif de sa flotte (une des plus puissante de toute l'histoire de France) sont trs bien explique dans les chapitre introductifs et conclusifs. Un trs beau livre, galement trs utile pour replacer le Second Empire la place qu'il mrite dans l'histoire de notre pays.

F.B.

Bernard Giovanangeli (collectif sous la direction de), Les campagnes du Second Empire, Bernard Giovanangeli Editeur (2010), 158 pages


Louis XI ou le joueur inquiet, d'Amable Sablon du Corail


Le livre d'Amable Sablon du Corail (chez Belin) renouvelle en profondeur l'approche que l'on peut avoir du fils de Charles VII, notamment par rapport la biographie de rfrence de Paul Murray Kendall, excellente, mais excessivement favorable Louis XI. L'ouvrage dpeint le parcours d'un roi, passionn par l'intrigue, la politique et la guerre, et qui a finit par obtenir les plus importants agrandissements du domaine royal depuis Philippe Auguste. L'auteur montre les particularit d'un souverain, parfois rduit tort au seul bon diplomate qu'il tait : Au cours de la campagne de Normandie, on vit pour la premire fois l'uvre ce qui fut la grande force de Louis XI, sa spcificit et comme sa marque de fabrique, savoir une parfaite intgration de l'action militaire et de l'action politique. On en donne parfois une analyse fautive en faisant de Louis XI un homme qui prfrait la diplomatie la guerre. Il n'en tait rien. Le roi choisissait toujours la solution qui paraissait la plus efficace et la plus rapide. En excellent soldat qu'il tait, il connaissait les risques de la guerre et ne recourait la force qu'aprs s'tre assur de l'emporter (page 183).

Tout en traitant du contexte gnral du XVme sicle et en voquant la personnalit du roi, le trs bon livre de Sablon du Corail parle en premier lieu de la volont de puissance de Louis XI et de ses consquences. Il allait de soi que les princes ne disposaient pas librement de leurs corps, ils taient maris ds leur naissance et les mariages taient consomms au sortir de l'enfance () Cela ne doit pas occulter le caractre essentiellement dissuasif de la violence politique de Louis XI. Elle ne touchait qu'un trs petit nombre de personnes, et peu d'entre elles perdirent leur vie ou leurs biens. Les murs s'taient beaucoup adoucies de puis l'Empire romain et les royaumes barbares (page 306).

La diplomatie et la guerre occupent le devant de la scne. Le fil conducteur de cette biographie est la lutte engag par le roi de France pour prendre la mesure des ses voisins bretons, bourguignons et anglais. L'auteur parvient, au fil des chapitres et de l'volution dans le temps des capacits et des mthodes du roi, dgager les raisons du succs de Louis XI : Le registre dont il jouait tait d'une extrme varit. Louis XI savait instinctivement adapter son comportement aux circonstances. Il tait imprvisible, non parce qu'il avait un caractre instable, mais parce qu'on ne pouvait savoir l'avance comment il ragirait. Ses adversaires taient tellement primaires ! Charles le Tmraire tait orgueilleux et trop sr de lui ; il fallait lui trouver des ennemis et dtourner son agressivit du royaume. Edouard IV et Franois II taient russ mais indolents ; ils ne cherchaient que la paix pour leurs Etats et la scurit pour eux-mmes. Jean II d'Aragon les surpassait tous en cynisme et en cautle ; le tout tait de savoir le trahir le premier. Louis XI pouvait tre offensif ou craintif, dissimulateur ou hsitant, audacieux ou prudent, arrogant ou humble, dissimulateur ou d'un naturel dsarmant. Commynes souligne l'erreur d'apprciation la plus gnralement commise par les ennemis de Louis XI : Et ils tenaient le roi pour craintif ; c'est vrai qu'il lui arrivait de l'tre, mais il ne l'tait jamais sans qu'il y et une raison (page 317).

Fait suffisamment rare dans une biographie d'un auteur franais pour qu'on le signale, le livre propose un encart de huit cartes en pleines pages et en couleur, dont un schma dtaill de la bataille de Montlhry et deux cartes sur les diffrentes phases de la guerre du Bien Public. Les recherches menes par l'auteur tmoignent enfin de l'activit forcene de Louis XI qui culmine dans sa lutte mort mene contre la Bourgogne du Tmraire.

Point capital pour comprendre Louis XI, l'auteur dmontre combien, aprs des dbuts quelques peu transgressifs, le roi qu'il est devenu s'inscrit parfaitement dans la continuit du grand projet captien. A titre d'exemple : En 1469, le pape Paul II confrait au roi de France le titre de roi trs chrtien. Le glorieux superlatif, qu'on trouvait depuis longtemps sous la plume des propagandistes du roi, tait dsormais agr par le souverain pontife ; il venait couronner un demi-millnaire de pit captienne et de vertus hroques (page 267).

Le rgne de Louis XI marque une tape supplmentaire dans l'affirmation de l'Etat royal franais, dans sa monte en puissance, notamment aprs l'effondrement de la Bourgogne. La cohrence de l'action du roi, qui le pousse renouer avec les fils de la politique de ses prdcesseurs et notamment celle de son pre, aprs les avoir contest dans sa jeunesse, est une belle preuve de son appropriation de la mission qui lui incombe. Louis XI, par ses prjugs, par ses valeurs, par sa pratique du pouvoir, tait d'abord un homme de son temps (page 453).

Louis XI ou le joueur inquiet requiert une lecture attentive. Le style est prcis, le fond est complexe et demande un effort d'attention important.

F.B.

Amable Sablon du Corail, Louis XI ou le joueur inquiet, Belin (2011), 450 pages


Aux sources de lmigration russe blanche, Gallipoli, Lemnos, Bizerte (1920-1921) de Nicolas Ross


Le point de dpart de louvrage de Nicolas Ross est la gense de lArme des Volontaires puis le rcit des campagnes dans le sud de la Russie et en Crime, entre 1918 et 1929, pour tenter de renverser le rgime rvolutionnaire sovitique dsormais au pouvoir Moscou. Ces troupes, conduites notamment par Alexeev, Denikine, Koutiepov, Drozdovski ou Markov prennent en 1920, aprs leur dfaite, les chemins de lexil sous lautorit suprme de Wrangel. Ce dernier na de cesse de prserver leur existence en tant quarme organise, afin de pouvoir reprendre la lutte ds que les circonstances le permettront.

Les russes blancs quittent la Crime par mer, pour tre accueillis dans un premier temps Istanboule. Avec le soutien constant de la France, qui rechigne pourtant parfois la tche, les russes blancs vont tre dirigs vers plusieurs destinations o ils vont sjourner plusieurs annes. Lescadre russe de la Mer Noire, aux mains des blancs, prend la direction de Bizerte, grand port du protectorat franais de Tunisie. La vie quotidienne et religieuse sorganise sur place et la flotte continue manuvrer, pour lexercice. Mais avec la reconnaissance de lURSS par les pays europens, le dernier vestige de la flotte finit par tre dissout, ses navires disperss ou envoys la ferraille. Jamais pourtant la France de cdera aux instances des sovitiques qui en rclament les derniers vaisseaux dans les annes 30. Sur lle grecque de Lemnos, ce sont plus de 15.000 cosaques du Kouban qui sont accueillis dans les anciennes installations des troupes allies. Ils sont bientt rejoints par prs de 3.000 cosaques du Don. Plus quailleurs, les soldats blancs souffrent Lemnos dun isolement qui est jug lancinant. Mais cest sans aucun doute Gallipoli o est install le premier corps darme des russes blancs, que Wrangel parvient insuffler ses troupes les valeur qui forgeront lavenir de lmigration russe: Cest largement Gallipoli que se forgea quelque chose de beaucoup plus durable et de plus essentiel: lautre Russie, la Russie des Russes blancs, suffisamment forte pour surmonter toutes les pressions et toutes les tentations sans perdre foi en la rsurrection future de la patrie et conserver lespoir, durant soixante-dix ans, de la fin de la dictature communiste de ce pays (page 111). L plus quailleurs, alors que la rgion est alors sous administration grecque, les Russes blancs veillent prserver leur culture, leur vie religieuse fervente et leur motivation lutter lavenir pour retourner victorieux dans leur patrie. Le sport tient galement une place importante Gallipoli, par exemple travers une ligue et un championnat de football, pour maintenir le moral des exils.

Mais la vie dans ces trois premires installations, bien quorganise dans la dure, nen demeure pas moins provisoire. Le Russes blancs sont bientt accueillies par plusieurs pays. Ce sont dabord les nations slaves et orthodoxes, Serbie et Bulgarie, qui recueillent les anciens soldats de Wrangel. La Roumanie et la Grce, orthodoxes elles aussi, et surtout la France deviennent galement des lieux dexil privilgis. Wrangel a le temps dorganiser la ROVS (Roussk obchteche-vonsk soyouz - Union gnrale des combattants russes), avant de mourir Bruxelles, en 1928, probablement empoisonn par des agents sovitiques. Aprs le seconde guerre mondiale, la main mise sovitique sur lEurope orientale et centrale pousse encore plus les Russes blanc vers la France. Cest finalement dans le cimeterre de Sainte-Genevive-des-Bois, non loin de Paris, quest construite en 1961 une rplique plus petite, du monument aux morts blancs de Gallipoli dtruit par un tremblement de terre en 1940. Les temps changeant, le monument de Gallipoli est lui relev en 2008, avec le soutien des autorits russes. Fidles aux valeurs ancestrales de leurs pays, les migrs russes blancs sont dsormais parfaitement intgrs dans leurs pays daccueil et lauteur sattache nous rappeler une vrit essentielle: Il serait vraiment paradoxal quont continut en France se contenter dune perception incomplte, et donc fausse, du pass rcent de la Russie, alors que notre pays a offert leur principal refuge aux porteurs de ses valeurs authentiques et que la terre de leurs pres a entam un processus rsolu de retour ses fondamentaux historiques (page 11). Louvrage de Nicolas Ross palie ce risque avec sobrit et prcision. Le propos de lauteur est autant d'voquer le destin singulier des soldats blancs que la nature et les fruits, en France notamment, de leur migration. Il est contient par ailleurs 20 pages de photos, souvent indites, qui clairent encore un peu plus le prcieux tmoignage quil constitue.

F.B.

Nicolas Ross, Aux sources de lmigration russe blanche, Gallipoli, Lemnos, Bizerte (1920-1921), Editions des Syrtes (2011), 185 pages


Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie dune dfaite, de Giusto Traina - La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C., de Yann Le Bohec - La campagne de Julien en Perse, 363 apr. J.-C. de Catherine Wolff


Les dfaites romaines ont t si rares qu'elles ont toujours suscit une fascination particulire de la part des amateurs d'histoire militaire. Trois livres rcents nous dlivrent, coup sur coup, une analayse difiante des causes et des consquences des trois dsastres, parmi les plus clbres, subis par les lgions de Rome en Germanie ou en Orient.

Aprs son livre trs original sur 428, une anne ordinaire la fin de l'empire romain , Giusto Traina reprend la plume aujourdhui, toujours aux Belles Lettres, sur un autre sujet trs peu abord rcemment : le dsastre subi par Crassus Carrhes, face aux Parthes de Surena. La dmarche suivie par Traina est englobante : l'auteur analyse les vnements avec beaucoup recul et dans toute leur complexit, en s'attachant de trs prs la personnalit de Crassus, dont il esquisse une sorte de rhabilitation. Il nous explique ainsi les lments qui ont pouss le triumvir, et les Romains en gnral, sous estimer la puissance militaire des Parthes. Le livre ne perd cependant jamais de vue son sujet. Le droulement de la bataille et la construction du mythe, autour de celle-ci, dans l'historiographie romaine et moderne sont au centre de son rcit. On retrouve dans le travail de Traina les composantes qui ont fait le succs de son compatriote Alessandro Barbero propos de la bataille d'Andrinople : le texte, soutenu par des notes et des rfrences nombreuses, est toujours vivant et pique. Il permet de comprendre que la victoire des Parthes nest pas due leurs archers cheval ou leur cataphractes, mais un emploi tactique, labor et combin, de ces deux types de cavalerie. Grce notamment un parfaite connaissance des lieux, o il s'est rendu, Traina parvient reconstituer le fil tactique des vnements constitutif de la bataille et les illustre de schmas trs clairs. De par la rigueur et la profondeur de son propos, Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie dune dfaite est sans aucun doute l'ouvrage phare de la rentre 2011 dans le domaine dans l'histoire militaire antique.


Le livre de Yann Le Bohec sur La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C. , publi dans la collection Illustoria, est la fois plus bref (60 pages) et plus classique. Mais c'est justement sont petit format qui en fait un livre trs intressant, au ton particulirement incisif et direct, voire mme parfois provocateur. L'auteur s'attache tout d'abord cerner les forces et les chefs en prsence : Les Germains taient donc beaucoup moins efficace la guerre que les Romains, mais ils provoquaient l'effroi, pour des motifs souvent irrationnels (page 22). La localisation dsormais quasi certaine du champ de bataille occupe plusieurs pages du livre. Les combats sont ensuite raconts de faon assez rapide, partir des quelques sources disponibles. Contrairement l'ouvrage de Traina propos de Crassus, pas question pour Le Bohec qu'une quelconque complaisance envers l'attitude de Varus : Il est la mode de rhabiliter des personnages historiques qui ne le mritent pas toujours. Au total on peut reprocher Varus sa svrit, sa rapacit et sa navet (page 34). Par ailleurs, le livret de cartes et de documents fourni est trs complet, au regard de la taille rduite du livre.


Retour aux affaires d'Orient avec La campagne de Julien en Perse, 363 aprs J.-C , de Catherine Schmitt, publi lui aussi dans la collection Illustoria. L'auteur, aprs un rapide portrait psychologique de l'empereur Julien, consacre le cur de son ouvrage reconstituer, jour aprs jour, le fil des vnements qui ont maill la campagne offensive puis la retraite de l'arme romaine au cur de la Perse des Sassanides. Les cartes, fournies dans le cahier central d'illustrations sont trs explicites et permettent de suivre prcisment l'itinraire des soldats romains, en fonction de diffrentes hypothses envisageables. Le rcit des combats ou des siges est quand lui trait de manire plus acadmique, sur la base des sources habituelles. Le livre de Catherine Schmitt met par ailleurs en vidence l'importance de l'empereur Julien dans le droulement de la campagne. Son habilet en tant que gnral, qui peut surprendre au regard de sa formation de philosophe, est bien relle. Mais l'empereur a aussi des dfauts, notamment une certaine agitation, plus ou moins bien matrise, et une volont d'galer Alexandre, pour marquer les esprits et permettre de faire avancer ainsi plus efficacement ses projets religieux, qui le poussent parfois l'erreur. C'est enfin la mort de Julien - l'auteur pense qu'elle est bien l'uvre d'un soldat perse - qui transforme la retraite de l'arme en droute diplomatique.

F.B.

Giusto Traina, Carrhes, 9 juin 53 av. J.-C., anatomie dune dfaite, Belles Lettres (2011), 258 pages
Yann Le Bohec, La bataille du Teutoburg, 9 apr. J.-C., Editions Maison (2008), 92 pages
Catherine Wolff, La campagne de Julien en Perse, 363 apr. J.-C., Lemme Edit (2010), 101 pages


Grammaire des civilisations, de Fernand Braudel - Le choc des civilisations, de Samuel Huntington


Le livre de Braudel, crit en 1963 (avec une srie de post-scriptum en 1966), a t publi pour la premire fois sous le titre de Grammaire des civilisations en 1987. Au dpart il s'agit d'un projet de manuel pour les classes de Terminale qui, jug trop ambitieux, ne sera jamais approuv comme tel. Par grammaire, on entend l'ensemble des rgles qui rgissent et organisent une langue, tout en lui confrant sa singularit. Braudel s'applique donc comprendre les rgles et les singularits de chacune des grandes civilisations historiques, en partant d'une analyse du mot en lui-mme : civilisation avec ou sans s est une invention franaise tardive du XVIIIme sicle. Pour ce qui est du fond, Braudel pose ensuite la dfinition suivante : Une civilisation, ce n'est donc ni une conomie donne ni une socit donne, mais ce qui, travers des sries d'conomies, des sries de socits, persiste vivre en ne se laissant qu' peine et peu peu inflchir (page 82). Selon lui, la comprhension des religions est sans doute le point le plus important, pour tudier et comprendre les civilisations : La religion est le trait le plus fort, au cur des civilisations, la fois leur pass et leur prsent. Et tout d'abord, bien entendu, au cur des civilisations non europennes. (...) Le christianisme s'affirme une ralit essentielle de la vie occidentale et qui marque, sans qu'il le sachent ou le reconnaissent toujours, les athes eux-mmes. Les rgles thiques, les attitudes devant la vie et la mort, la conception du travail, la valeur de l'effort, le rle de la femme ou de l'enfant, autant de comportements qui ne semblent plus rien avoir avec le sentiment chrtien et cependant en drive. Il n'en reste pas moins que la tendance de la civilisation occidentale, ds que se dveloppe la pense grecque, c'est sa pousse vers le rationalisme, donc vers un dgagement par rapport la vie religieuse. Mais c'est sa singularit (pages 66 et 67).

La premire civilisation voque est celle de l'Islam. Braudel constate qu'elle a manqu d'hommes au moment de son ge d'or et a ensuite d supporter le fardeau de trop d'hommes lors de son dclin, phnomne qui perdure encore aujourd'hui. Il voque galement les grand penseurs de l'Islam et de leurs travaux philosophiques : Oui cette philosophie est une : dsesprment enferme entre la pense grecque d'un ct et la rvlation coranique de l'autre, elle se heurte ces murs et reflue sans cesse, vers son point de dpart (page 139 et 140). Braudel date le dclin de l'Islam par la mort d'Averros. Il explique aussi le rle dans celui-ci d'Al-Gazali, une sorte d'anti philosophe, dfenseur tardif de la religion traditionnelle. L'explication la plus marquante donne par Braudel sur les phases d'expansion et de repli de la civilisation musulmane est lie la mer. Pour lui le dclin dfinitif de l'islam dcoule de la perte de contrle de la Mditerrane, partir de la fin du XIme sicle, malgr retour de flamme l'poque Ottomane, au XVme et XVIme sicle, laquelle Lpante mettra fin. Dans l'ocan indien avec l'arrive des Portugais au XVme sicle est dcisive. Ils prennent en effet rapidement l'ascendant sur les navigateurs musulmans. Le point ultime de ce repli rside dans le fait que les marines musulmanes manqueront la rvolution de la vapeur, tout comme leur civilisation manquera plus globalement la rvolution industrielle.

Braudel tudie ensuite le Continent noir en voquant d'entre les contingences gographiques de l'Afrique : enclavement entre un dsert au nord et au sud et entre un ocan l'ouest et l'est. La question de l'esclavage est bien entendu prsente : Il y a toujours eu, la dcharge de l'Europe, des ractions de pit et d'indignation vis--vis de l'esclavage des Noirs. Elles n'taient pas purement formelles puisqu'elles ont abouti tout de mme, un beau jour, au mouvement de Wilberforce en Angleterre, pour la libration des Noirs et l'abolition de l'esclavage. Sans affirmer qu'une des traites ngrires (vers l'Amrique) a t plus humaine, ou moins inhumaine que l'autre (vers l'Islam), on notera ce fait, important pour le monde noir actuel, qu'il y a aujourd'hui des Afrique vivante dans le Nouveau Monde. De fort noyaux ethniques se sont dvelopps et perptus jusqu' nos jours, au nord et au sud de l'Amrique, tandis qu'aucune de ces Afrique exiles n'a survcu en Asie ou en terre d'Islam (page 204). C'est dans ce chapitre qu'apparat la formule choc des civilisations pour la premire fois (de l'histoire des ides semblent-il galement). Braudel explique que les chocs des civilisations , des simples contacts commerciaux au cas extrme de la colonisation, gnrent toujours un passif ET un actif.

Le chapitre suivant est consacr l'Extrme Orient dans lequel Braudel rassemble Chine, Inde, Japon et civilisation du sud-est asiatique, tout en y consacrant ensuite des sous-chapitres distincts. Il voit dans ces grandes civilisations des mondes vgtaux , marqus par l'immobilisme sur la trs longue dure et par le mode d'alimentation dominante vgtarienne de leurs populations, trs tt devenues (trop) nombreuses. Ces mondes sont aussi marqus par la menace permanente des nomades : Mongols ou Turkmnes. Pour la Chine et l'Inde, ses analyses et rflexions sur les systmes religieux des locaux sont lumineuses et envoutantes.

Le dernier chapitre de Grammaire des civilisations est consacr la civilisation europenne. Braudel y insiste de manire importante sur l'importance des Croisades dans la formation de l'ide europenne. Pas pour leur ct religieux, mais pour celui d'une premire exprience commune pour les Europens. Le bnfice des croisades est surtout de la reconqute de manire durable et dcisive de la Mditerrane de manire durable (son sujet de prdilection). Dans un deuxime temps, Braudel parle d'une autre particularit de la civilisation europenne : le got immodr pour le concept de libert , avec dans l'ordre, les liberts (individuelles, particulires, citadines, privilges), LA libert, puis le libralisme. Vient ensuite la partie sur la Chrtient que Braudel caractrise comme se sauvant dans un monde en pril, mais au prix de mille prouesses et conclut qu'en dehors de cette hostilit d'adversaires appuys sur des idologies rflchies, l'Eglise a d faire face constamment cette dchristianisation rgulire, monotone qui n'est souvent que vulgaire dcivilisation (page 455). Il voque ensuite le penchant rationaliste, caractristique lui aussi de l'Europe issue qui se fraye son chemin dans travers de tous les courants de pense, chrtien, humaniste et naturellement philosophiques et scientifiques. Le point cl reste nanmoins la rvolution industrielle si spcifique la civilisation europenne et la position dominante qu'elle lui permet d'acqurir. Braudel voque galement les autres Europe : l'Amrique latine, les Etats-Unis (avec beaucoup des dtails), les mondes anglo-saxons et l'Europe russe et orthodoxe devenue sovitique. C'est d'ailleurs sur le communisme que son texte apparat aujourd'hui comme le plus dat , car il n'anticipe pas l'issue soudaine de la Guerre Froide dans les annes 1990. Son analyse et ses conclusions sur l'ide d'Union europenne et de ses problmes en devenir par contre rellement prophtique.

Par sa clart, par son style merveilleux et par la profondeur de ses rflexions la Grammaire des civilisations est plus qu'un classique, il s'agit d'une uvre majeure - et si intelligente pour comprendre notre monde.


Le livre de Samuel Huntington, publi en 1997, trouve dans la Grammaire des Civilisations pas mal de son carburant et reprend le fil de la rflexion l o Braudel s'tait arrt. On a rcemment tellement parl de ce livre que l'on a sans doute finit par oublier de le lire. crit il y a 14 ans dj, Le choc des civilisations est un texte capital pour comprendre le dbut du XXIme sicle, car il a profondment influ - c'est indniable - la nature des relations internationales depuis la fin de la guerre froide, tant par l'adhsion parfois caricaturale qu'il a gnr chez certains ou le rejet parfois lui aussi teint d'incomprhension qu'il a provoqu ailleurs. Quoi que l'on en pense (du bien ou du mal), le livre d'Huntington est un ouvrage important pour apprhender notre monde.

On notera par exemple (page 18) : Les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle et s'unir pour lui redonner vigueur contre les dfis poss par les socits non occidentales. Nous viterons une guerre gnralise entre civilisations si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent que la politique globale est devenue multi-civilisationelle et cooprent prserver cet tat de fait . Ou encore page 61, sur l'apoge de l'Occident : L'Occident a vaincu le monde non parce que ses ides, ses valeurs, sa religion taient les suprieures (rares ont t les membres d'autres civilisations se convertir) mais plutt par sa supriorit organiser la violence organise. Les Occidentaux l'oublient souvent, mais les non-Occidentaux jamais. En 1910 le monde tait bien plus unifi politiquement et conomiquement qu' n'importe quel autre moment dans l'histoire de l'Humanit .

Le chapitre sur les langues est original, notamment en rfutant les arguments habituels faisant de l'anglais une langue mondiale : En ce sens l'anglais est le mode de communication interculturel mondial, comme le calendrier chrtien est le mode mondial de dcoupage du temps, les chiffres arabes le mode mondial de numrotation et le systme mtrique, en grande partie, le mode mondial de mesure. Cependant on utilise l'anglais comme mode de communication interculturel. Le prsuppose donc des cultures distinctes. C'est un outil de communication, pas un vecteur d'identit, ni un lien communautaire. Le fait qu'un banquier japonais et un homme d'affaire indonsien se parlent en anglais n'implique pas qu'ils soient angliciss ou occidentaliss. De mme pour les Suisses germanophones et francophones : ils communiquent entre eux aussi bien en anglais que dans l'une ou l'autre de leurs langues nationales (page 77). Sur les religions (page 141) : En ce sens, le renouveau des religions non-occidentales est la manifestation la plus puissante de l'anti occidentalisme dans les socits non occidentales. Ce renouveau n'est pas un rejet de la modernit ; c'est un rejet de l'Occident et de la culture laque, relativiste, dgnre qui est associe l'Occident (...) C'est une dclaration d'indpendance culturelle vis vis de l'Occident, une affirmation fire : nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous ! .

En en guise de conclusion (page 480), Huntington affirme que le multiculturalisme menace de l'intrieur les tats-Unis et l'Occident ; l'universalisme menace l'Occident et le monde. Ces deux tendances nient chacune le caractre unique de la culture occidentale. Les mono culturalistes veulent que le monde soit comme l'Amrique. Les multi culturalistes veulent que l'Amrique soit comme le monde. Une Amrique multiculturelle est impossible parce qu'une Amrique non occidentale ne peut-tre amricaine. Un mode multiculturel est invitable parce qu'un empire mondial est impossible. La sauvegarde des tats-Unis et de l'Occident doit passer par le renouveau de l'identit occidentale. La scurit du monde ne se conoit pas sans l'acceptation de la pluralit des cultures . Au bout du compte, Le choc des civilisations , est un livre passionnant et qui pose les bonnes questions. Il a malheureusement t autant dnatur dans ses transpositions politiques par ses dtracteurs que par ses partisans.

F.B.

Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Flammarion (2008), 752 pages
Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob (2009), 545 pages


Camille ou le destin de Rome : 406-390 av. J.-C., de Thierry Piel et Bernard Mineo


La chute de Vies en -396, aprs dix annes de sige, puis la mise sac de Rome par les Gaulois Snons, en -390 constitue deux vnements capitaux dans la construction de l'histoire de Rome par les Romains eux-mmes. Les deux auteurs s'attachent dans un premiers temps analyser toutes les sources disponibles afin de dgager, autant que faire se peut, le droulement strictement historique des faits : la rivalit entre Rome et la cit trusque de Vies propos de la cit de Fidnes, le rle politique et militaire de Marcus Furius Camillus, l'irruption des Snons dans le Latium, la dfaite romaine de l'Allia, l'incendie et le sac de Rome par les Gaulois ( l'exception du Capitole), le rle complexe de peuples rivaux (Falisques ou Capnates) ou de cits amies (comme Caere). Dans un second temps, les auteurs analysent la manire dont les Romains, dans leur littrature postrieure aux vnements, ont labor un rcit symbolique, quasi mythologique, de leur haute histoire . Camille devient pour Tite Live un second Romulus, un modle qui inspire le princeps Auguste, lui-mme restaurateur de l'tat aprs les troubles des Guerres Civiles. L'ensemble des vnements vcus par Rome entre 406 et 390 av. J.-C sont ainsi rinterprt par les auteurs romains dans leur qute d'offrir la Ville une histoire de ses origines susceptible d'impressionner des voisins, souvent plus raffins (Carthage, Orient Hellnistique). La prise de Vies devient ainsi une sorte de Guerre de Troie fondatrice pour les Romains. Dans un registre un peu diffrent, le fait que la conqute dcisive de Vies soit suivie d'aussi prs par le terrible revers que Brennus fait subir Rome, au point de risquer de la faire disparatre de l'Histoire, a influenc la Rpublique romaine devenue plus tard conqurante universelle : est-il possible d'abattre Carthage, comme le fut Vies, sans risquer en ensuite la destruction de Rome ? Trs complet sur son sujet, trs bien prsent avec ses diverses annexes (chronologie, lexique, cahier d'illustrations), le livre de Thierry Piel et Bernard Mineo est tout fait passionnant, car il se savoure comme une (double) enqute policire, sur les faits et leurs multiples rinterprtations.

F.B.

Thierry Piel et Bernard Mineo, Camille ou le destin de Rome : 406-390 av. J.-C., Lemme Edit (2010), 100 pages


Journal des campagnes du baron Percy, chirurgien en chef de la Grande Arme


L'ouvrage est la rdition du journal de baron Percy, chirurgien major de la Grande Arme, paru pour la premire fois en 1904. Percy, n en Haute-Sane en 1754 est le prototype mme de l'honnte homme au service des autres, ambitieux uniquement par comptence et sens du devoir. Son journal est particulirement empreint de hauteur de vue nous fait suivre l'arme franaise en Allemagne et en Suisse (1799-1800), en Bohme (1805), en Pologne (1806-1807) et en Espagne (1808-1809). Les rcits d'oprations et de soins sont parfois difficile lire dans leur duret et leur prcision chirurgicale , mais ils permettent de se faire une ide trs claire des souffrances des blesss (et des malades) au cours des guerres napoloniennes. Percy donne galement ses impressions de voyageur dans les pays qu'il traverse. C'est de la Pologne, avec plaines sablonneuses et ses forts de bouleaux, dont il donne l'image la plus saisissante et la plus tonnante pour un lecteur d'aujourd'hui. On peut galement lire ses projets pour mettre en place un vritable service de chirurgie de bataille , prcurseur sa manire de l'ide qui prsidera 50 annes plus tard la cration de la Croix Rouge. Au final, on retiendra le caractre trs instructif de son rcit, tant propos de son activit de chirurgien que pour ses descriptions du quotidien de la Grande Arme, ou encore pour l'vocation de ses rencontres avec les anonymes, hbergeant dans toute l'Europe les officiers en campagne, et avec les grands souverains de l'poque (l'Empereur Napolon, le Tsar Alexandre ou le roi de Prusse).

F.B.

Pierre-Franois Percy, Journal des campagnes du baron Percy, chirurgien en chef de la Grande Arme, Tallandier (2002), 537 pages


Identits romaines, conscience de soi et reprsentation de l'autre dans la Rome antique, textes dits par Mathilde Simon


Cet ouvrage collectif propose, en quinze articles, d'clairer des lecteurs, dj bien verss dans les tudes antiques, sur la notion d'identit ethnique et culturelle Rome. Au cours de sa longue histoire, la Ville puis l'Empire ont vu se construire des identits romaines (le pluriel est important), dans la continuit de lhellnisme et en opposition aux barbares: comment les Romains se voyaient-ils et comment voyaient-ils les autres ?

Dans sa qute du concept didentit romaine, louvrage, dirig par Mathilde Simon, souvre naturellement, dans sa premire partie, sur lappropriation progressive de la culture grecque par le monde latin. Ce mcanisme passe par lart comme par la langue. Le premier article sattache dcoder limportance de lutilisation des codes iconographiques grecs pour pouvoir montrer son appartenance une sphre culturelle brillante. Le second, sappuie sur luvre du pote Horace qui dveloppe de faon savante et ludique une potique o latin et grec dploient leur capacit de rverbration. La romanit saffirme aussi et progressivement par elle mme, comme le dmontre deux autres articles consacrs aux plaidoyers du jeune avocat Cicron et aux uvres de Tite-Live: au relchement et au manque de contrle manifests par certains sopposent la temperentia et la continentia romaine: le Romain sait se tenir (page 68). Lidentit romaine sdifie galement grce aux menaces qui psent sur son existence. Cicron voque ces prils en parlant de monstres, dennemis absolus, capables de dtruire la civilisation, comme Pyrrhus ou Hannibal, pour mettre en valeur lesprit dhumanitas dont savent faire preuve les Romains en toutes circonstances. Prserver la patrie devient ainsi le plus important des devoirs et conditionne les relations de Rome avec ses adversaires. Ces concepts sont galement voqus dans trois autres articles, travers luvre de Juvnal, la posie tardive (y compris celles des premiers chrtiens) et dans la comparaison des textes de trois auteurs classiques que sont Verrius Flaccus, Pompeius Festus et Paul Diacre. La seconde partie de louvrage aborde la question de lidentit de lAutre. On y dcouvre la construction d'une image du Parthe, contre qui Rome, en digne hritire des Grecs, sefforce de reprendre le combat. On y aborde aussi limage de lEspagne, via les textes dun de ses fils, le pote Martial. Larticle sur limage des Lusitaniens chez Tite-Live est sans doute encore plus vocateur. Il expose la subtilit de lhistorien padouan qui donne une image originale de ce peuple en faisant passer au second plan le thme du brigandage et en mettant davantage laccent sur le caractre redoutable de ces guerriers ainsi que lintroduction dlments indits sur une capacit dorganisation dont ils font preuve avant mme que des chefs charismatiques, comme Viriathe ou plus tard Sertorius, ne prennent leur tte (page 176). Sil le fait, cest aussi pour rehausser la gloire des Romains qui auront mis tant de temps vaincre les Lusitaniens. Aprs avoir abord le cas du monde grec Rome (acculturation du culte dionysiaque) et analys limage trouble de la Grande Grce (Italie du sud) lpoque dAuguste, le livre se conclut sur les identits romaines loin de Rome. On y dcouvre les particularismes du quartier italien de Dlos et on y entend le Quid melius Roma? d'un Ovide nostalgique, idalisant depuis son exil la Ville qui lui manque tant. Ouvrage de spcialistes destins des lecteurs en passe de le devenir, Identits romaines dploie nanmoins une rudition qui demeure accessible (toutes les citations latines sont traduites et expliques) et qui reste finalement trs agrable ctoyer.

F.B.

Mathilde Simon (collectif, sous la direction de), Identits romaines, conscience de soi et reprsentation de l'autre dans la Rome antique (IVe sicle avant J.-C. - VIIIe sicle aprs J.-C.), Rue d'Ulm (2011), 287 pages


La guerre de Scession, de John Keegan


Keegan nous offre avec cet ouvrage une excellente synthse sur la Guerre de Scession. Son style vif et le plan de son ouvrage, qui n'oublie aucun des aspects de cette guerre fondatrice, rendent la lecture trs agrable. Keegan rgle aussi son compte la cause perdue (page 460) : Savoir si le Sud aurait pu remporter la guerre est devenue l'une des questions les plus dbattues aprs le conflit. La rponse est non . Il dresse des portraits tout en psychologie des plus grand gnraux de la guerre, Grant et Sherman, comme de ceux qui ont dmontr une grande mais incomplte valeur - Jackson, Lee, Sheridan ou Forrest - sans oubli les pire, comme McClellan. Dans sa conclusion, il oppose de manire trs originale Lincoln Marx sur les leons tirer du conflit et il indique l'ouvrier amricain ne dsirait pas former des armes industrielles, ayant dj, comme des centaines de milliers de ses semblables, appartenu de vritables armes, servi et appris par l'exprience qu'elles n'apportaient que souffrances. Une seule exprience de l'arme suffisait un individu comme une nation. Le socialisme amricain mourut ds sa naissance sur les champs de bataille de Shiloh et de Gettysburg .

F.B.

John Keegan, La guerre de Scession, Perrin (2011), 504 Pages


Les mtamorphoses de la cit, de Pierre Manent


Les mtamorphoses de la cit, essai de Pierre Manent sur la dynamique occidentale m'a ravi et passionn. Le propos du livre est d'apporter une explication au projet de modernit propre l'Occident, qui le distingue des autres civilisations, toutes aussi respectables, mais qui n'ont pas btie leur histoire sur ces mmes bases. Pour Manent, le point de dpart nous vient de la Grce classique : La cit grecque fut la premire forme de la vie humaine produire de l'nergie politique, c'est--dire dployer de l'nergie humaine d'une intensit et d'une qualit indite. Elle fut finalement consume par sa propre nergie dans la catastrophe de la Guerre du Ploponnse . Manent explique ensuite comment les volutions de l'Occident n'ont pas fait s'teindre le feu de cette qute de modernit : La forme qui succda la cit ce fut l'Empire. L'empire occidental, la diffrence de l'empire oriental, est une certaine continuation de la cit : la cit de Rome dploya des nergies si puissantes, qu'elle rompit toutes les limites qui circonscrivaient les cits, qu'elle s'adjoignit des populations toujours plus nombreuses et lointaines jusqu' paratre sur le point de rassembler le genre humain tout entier. L'Empire occidental renonce la libert de la cit mais promet l'unit et la paix . Une fois encore, l'chec relatif du mode imprial n'est que temporaire : L'ide impriale va marquer l'Occident non seulement par le prestige durable de l'Empire romain, mais sous une forme absolument indite, elle aussi propre l'Europe, savoir l'Eglise, l'Eglise catholique, c'est--dire universelle, qui entend runir tous les hommes dans une communion nouvelle, plus troite que la cit la plus close, plus tendue que l'Empire le plus vaste. De toutes les formes politiques de l'Occident, l'Eglise est la plus charge de promesses puisqu'elle propose, je viens de le dire, une communaut qui est la fois cit et empire, mais aussi la plus dcevante parce qu'elle ne parvient jamais, loin s'en faut, rendre effective cette association universelle dont elle a veill le dsir . Selon Manent, la situation chrtienne marque par la concurrence des autorits, ncessite, d'un point de vue politique une rconciliation entre paroles et actes. La solution a t trouve dans l'tat neutre, agnostique et reprsentatif que nous connaissons: Voil donc comment a t rsolu le problme des temps chrtiens, le problme de l'anarchie des autorits de la disjonction et de l'cart excessif entre les paroles et els actions. Il a t rsolu par l'Etat souverain et le gouvernement reprsentatif de la socit. C'est notre rgime politique considr dans son tout qui est la solution du problme : le facteur dcisif de la jonction, de la rconciliation entre les actions et les paroles, c'est la formation d'une parole commune par l'laboration, le perfectionnement et la diffusion d'une langue nationale .

Le dveloppement de l'ouvrage (plus de 700 pages) s'effectue d'abord au travers d'une analyse de l'exprience originelle de la cit grecque ( travers d'Homre, d'Aristote, de Platon et la rinterprtation du phnomne par Machiavel et Montesquieu ou Hobbes). Il se poursuit par une enqute sur l'nigme de Rome (ses rapports la Grce, sa vision par les modernes). Dans cette seconde partie, c'est sur Cicron que Manent appuie son travail. Manent pointe aussi le rle singulier et spcifique de Csar dans les mutations du modle Occidental, avec l'invention, car c'en est une, du csarisme : Normalement, selon l'ordre usuel des choses, la rpublique succde la royaut ; ce fut le cas en Grce et Rome ; ce fut aussi le cas dans la plupart des pays d'Europe, commencer par la France. Eh bien, le csarisme, en France comme Rome - mais la Grce ignore ce phnomne - c'est cette monarchie qui succde une rpublique qui avait succd une royaut. Une nouvelle squence historique est ajoute, absente de l'exprience grecque .

Enfin, la dernire partie porte sur l'Empire, l'Eglise et la Nation, notamment partir de l'ouvrage majeur de Saint Augustin qu'est La cit de Dieu , en le mettant en perspective avec la question de la grandeur de Rome et le rejet du modle personnifi par Caton. Manent s'appuie cette fois encore sur Machiavel, Rousseau et Hobbes pour commenter Saint Augustin. Manent explique finalement comment depuis le XVIe sicle le Christianisme a t, dans son rle de mdiateur de la socit, d'abord nationalis par la Rforme, avant d'tre neutralis dans les tats nationaux laques. Le christianisme national, puis la Nation tout court ont ainsi le relais de l'Eglise en Europe.

Les mtamorphoses de la cit est un ouvrage riche et complexe qui retrace avec une acuit vivifiante l'histoire politique de l'Occident. Sa lecture requiert une grande concentration et se rvle parfois complexe, mais l'effort est rcompens par la l'intrt des thses dveloppes. On sent chaque page l'amour de l'auteur pour la cit et son volution, pour la richesse de l'hritage politique singulier de l'Occident. On en peroit grce une argumentation toujours trs solide, la vraie valeur. La conclusion de Pierre Manent amne finalement rflchir sur l'avenir politique de nos socits occidentales : Aujourd'hui l'humanit est bien considre par l'opinion commune europenne comme la seule ressource et rfrence disponible aprs l'puisement des nations. Mais cette humanit, je viens de le relever, est dpourvue de porte politique, elle ne constitue pas une ressource politique effective. Elle est toute au plus le cadre de rfrence d'un sentiment du semblable sur lequel il est impossible d'appuyer aucune construction politique. Il s'agit d'une humanit immdiate, englobant indiffremment tous les hommes et tout homme , qui n'offre aucune ressource pour la mdiation. Aujourd'hui, parmi les Europens, l'humanit est une rfrence immdiatement opposable toute entreprise, toute action politique effective. Alors que l'humanit qui mit en mouvement les hommes de 1789 tait inspiratrice et capable d'alimenter les plus vastes ambitions, l'humanit au nom de la quelle on dicte aujourd'hui la rgle ne sait que protger ce qui est et interdit ce qui pourrait tre .

F.B.

Pierre Manent, Les mtamorphoses de la cit : essai sur la dynamique de l'Occident, Flammarion (2010), 424 pages


Henri III, de Pierre Chevallier


Le Henri III de Pierre Chevallier est un ouvrage extrmement dense, prcis et d'une rudition toute preuve. La personnalit et le rgne du dernier des Valois-Angoulme est pass au crible, sources d'poque l'appui. L'auteur met beaucoup d'nergie dmonter les fausses pistes de la lgende noire d'Henri III et de ses mignons pour rendre au souverain ce qui lui appartient, comme notamment les prmisses de ce que sera un peu plus tard l'Edit de Nantes. Les rcits de l'assassinat des Guise et du rgicide de Saint-Cloud sont particulirement dtaills et poignants. Pierre Chevallier parvient rendre Henri III, ce roi somme toute mconnu, son caractre attachant et rsume sa personnalit par les propres mots du souverain : Tout ce que j'aime c'est avec extrmit . Il reconnait enfin au fervent Catholique qu' t Henri III la sagesse d'avoir voulu tre le roi de tous les Franais en rejetant avec sagesse et humilit les extrmits de la Ligue ou des Huguenots car, selon sa propre devise, Manet ultima coelo (L'ultime couronne est au ciel).

Voir aussi, toujours sur Henri III :

Dans Trois couronnes pour un roi, Nuccio Ordine dmle les fils d'une enqute rudite et passionnante sur la signification de la devise d'Henri III - Manet ultima coelo - reprise sa suite par Henri IV et galement paraphrase par la devise - Aliamque moratur - de Marie Stuart. L'ultime couronne, en marge de celle de France et de Pologne, est-elle ou Ciel, ou plus prosaquement en Angleterre ? Utilisant les textes des tmoins de la priode, notamment Giordano Bruno, l'auteur nous apprend normment de choses sur l'poque du dernier des Valois et sur la symbolique des motto, alors particulirement en vogue.

F.B.

Pierre Chevallier, Henri III, roi shakespearien, Fayard (1985), 751 pages
Nuccio Ordine, Trois couronnes pour un roi : la devise d'Henri III et ses mystres, Belles Lettres (2011), 430 pages


La bataille de Marathon, de Patrice Brun


Le livre de Patrice Brun porte autant sur la bataille de Marathon, dans les faits, que sur l'aura que cette bataille a recueilli travers les sicles. Le point de dpart repose sur les liens entre Histoire et Mythe dans la mentalit des Grecs anciens. Brun cite Dmosthne (page 19) : Ces actions qui, pour le mrite, ne le cdent en rien aux exploits levs au rang des mythes mais qui, plus proches de nous dans le temps, n'ont pas encore t transformes en mythes ni leves la dignit hroque . Et Brun de conclure : Pour les Grecs, le temps tait un tamis dont il ne demeurait que les exploits dignes d'tre rapports.

L'auteur analyse le droulement de la bataille avec prcision, s'attachant surtout aux causes et aux consquences de ce qui allait devenir un des vnements fondateur de l'histoire athnienne et du monde grec en gnral. Quel tait le but des Perses ? Remettre Hippias en place ? En tout cas les Athniens ne semblent pas s'tre proccup de cette question, ragissant simplement avec clrit un dbarquement surprenant sur leur territoire sacr (pages 35 et 36) : La part de sacrilge que pouvait reprsenter une invasion trangre tait donc importante et cela d'autant plus dans une cit comme Athnes o le mythe fondateur de la cit tait l'autochtonie : ce qui, au sens tymologique du terme, signifiait que les Athniens se considraient comme ns de la terre elle-mme, cette terre qu'il n'tait videmment pas question de laisser souiller impunment par un ennemi barbare de surcrot . Brun nous offre galement une trs bonne tude sur le personnage de Philippids, l'hmrodrome (littralement celui qui peut courir toute une journe ) qui a parcouru les 240 km menant Sparte en 36 heures pour aller chercher des renforts. L'auteur ne remet d'ailleurs pas en cause cette performance, tout fait plausible pour un messager professionnel . La thse centrale sur la bataille est aborde dans le chapitre intitul Le sens de la victoire et dveloppe l'ide que Marathon est une sorte de Valmy du nouveau rgime dmocratique qui vient tout juste d'tre tabli Athnes. Encore une fois le livre permet avant tout de remettre vnements et interprtation en perspective (page 135) : Les Grecs n'taient pas des dvots stupides et savaient bien que l'ardeur guerrire, la discipline militaire avaient t indispensables au triomphe. Mais ils n'taient pas moins persuads de l'aide divine, qui leur avait insuffl ces qualits et le courage ncessaire pour affronter un ennemi jusqu' l invincible. Encore une fois, on peut se moquer de cette apparente crdulit ; la posture est aise, qui fait passer son auteur pour un esprit fort. Mais on prend alors le risque de ne pas comprendre l'me grecque, chose bien gnante quand on crit l'histoire .

L'ouvrage est trs bien crit, dans un style fluide et prcis, jamais dnu d'humour et agrment de propos parfois acerbes mais toujours propos. Il s'agit donc d'un livre prcieux et rare, d'autant plus que l'histoire militaire est dsormais souvent l'apanage des auteurs anglo-saxons.

F.B.

Patrice Brun, La bataille de Marathon, Larousse (2009, 223 pages


La Grande Stratgie de l'Empire Byzantin, d'Edward Luttwak


Edward Luttwak publie aujourd'hui La Grande Stratgie de l'Empire Byzantin exactement aprs son chef d'uvre intitul La Grande Stratgie de l'Empire Romain. Le rsultat est tout aussi probant et russi. Le livre est crit dans un style brillant : Luttwak est la fois plaisant et fascinant lire, car on sent derrire chaque ligne l'ampleur du travail sous-jacent.

Le livre s'ouvre sur l'analyse du contexte : Les ennemis de l'Empire tait capable de vaincre ses armes et ses flottes lors de batailles, mais ne parvenaient pas vaincre sa grande stratgie. C'est ce qui permit l'Empire de rsister aussi longtemps ; sa plus grande force, immatrielle, restait hors de porte des attaques directes de ses ennemis (page 27). Luttwak pointe notamment l'importance de la menace qu'Attila et les Huns ont fait peser sur l'Empire dans la mise en place d'une grande stratgie originale.

Le livre analyse ensuite les moyens et les mthodes mis en uvre par Byzance : politique de prestige, diplomatie et recherche d'alliances, mariages dynastiques, gographie de la puissance, moyens spcifiques dploys contre les Bulgares, les Arabes et les Turcs. Cette seconde partie est la plus intressante. La suite voque les diffrents traits ou essais byzantins sur l'art de la guerre et la diplomatie, dans une partie plus thorique. On y dcouvre galement que Conserver des ordres en latin au sein d'une arme parlant le grec ne relevait pas d'un conservatisme gratuit, c'tait une faon de maintenir la continuit avec ce qui tait alors - et reste de nos jours - l'institution militaire ayant connu les succs les plus durables dans toute l'histoire de l'humanit, l'hritage le plus important que l'Empire de la nouvelle Rome reut de l'ancienne (page 289).

Enfin la conclusion met bien en valeur les particularits d'un monde qui a survcu mille ans de multiples menaces et dont nous pouvons encore aujourd'hui tirer un grand nombre de leons : L'lite gouvernante des Byzantins regardait le monde extrieur et ses dangers sans fin avec un avantage stratgique qui n'tait ni d'ordre diplomatique ni d'ordre militaire, mais plutt d'ordre psychologique : la puissante capacit morale de confiance et d'espoir, si rassurante, que leur donnait leur triple identit. Cette identit tait plus intensment chrtienne que ne peuvent aisment l'imaginer la plupart des esprits modernes, et plus prcisment chalcdonienne par sa doctrine ; elle tait galement hellnique par sa culture, heureuse propritaire du paen Homre, de l'agnostique Thucydide comme des potes irrvrencieux - bien que le terme Hellne fut un mot longtemps vit, car il signifiait paen ; elle tait aussi firement romaine, non sans justification car les institutions romaines durrent longtemps, au moins symboliquement (page 434).

La Grande Stratgie de l'Empire Byzantin est plus qu'un livre indispensable sur la priode, c'est un vritable joyau dont la lecture permet de comprendre tout un univers historique.

F.B.

Edward Luttwak, La Grande Stratgie de l'Empire Byzantin, Odile Jacob (2010), 512 pages


Cur , mon cur , confondu de peines sans remdes, reprends-toi. Rsiste tes ennemis : oppose-leur une poitrine contraire. Ne bronche pas au pige des mchants. Vainqueur, n'exulte pas avec clat ; vaincu, ne gmis pas prostr dans ta maison. Savoure tes succs, plains-toi de tes revers, mais sans excs. Apprends le rythme qui rgle la vie des hommes puisque tes propres amis te torturent, mon cur.

Archiloque